Cameroun – Paul Biya et François Hollande: Duel à distance

Regards croisés des deux chefs d’Etats sur des questions liées de la gouvernance, lors de la conférence de presse de vendredi dernier.Il s’est écoulé 11 minutes entre la première question des journalistes et le « Merci » de la fin de François Hollande lors de la conférence de presse que Paul Biya a donné avec son invité. Durant ce laps de temps, l’on a senti comme des réponses du loup à la bergère dans les propos des deux présidents. Leurs interventions dévoilent quelque peu leurs divergences sur certaines questions de gouvernance.

[b]Sur la démocratie[/b]
Sur la question de démocratie, le président Français a insisté pour dire qu’il « n’y a pas de développement sans démocratie». La question d’un journaliste de France 2 adressée au président de la République du Cameroun suggérera l’alternance politique dans le processus démocratique. « Vous êtes au pouvoir depuis 1982. Ce qui fait que vous êtes aujourd’hui un des présidents les plus anciens de la planète. Vous imaginez qu’encore un mandat serait le bienvenu ? », demande le reporter. Hollande va furtivement sourire, attendant comme tout l’auditoire, la réponse de son homologue, la tête tournée vers lui. «Ne dure pas au pouvoir qui veut, mais dure qui peut», répond Paul Biya au journaliste. On pourrait se permettre d’imaginer que rendu à son 6ème mandat (2011-2018), Paul Biya lance le défi à son voisin de pupitre de braver les élections de 2017 pour obtenir un second mandat à la tête de la République française. Une réponse qui ne concerne pas moins Nicolas Sarkozy, qui n’a pas mis les pieds au Cameroun pendant son quinquennat et qui s’active pour revenir au pouvoir.
Sa réponse assez étayée vise à persuader que son élection a été à chaque fois démocratique. « Je ne suis pas à la tête de l’Etat par la force. Je n’ai pas acquis le pouvoir de manière dictatoriale. D’ailleurs, il y avait d’autres candidats à cette élection et je les ai gagnées », dira-t-il avec assurance. Quant aux prochaines échéances électorales camerounaises en 2018, le locataire d’Etoudi laisse planer le doute. « Les élections de 2018 sont certaines mais encore lointaines », déclare-t-il. Cette assertion n’est pas sans rappeler celle qu’il a prononcée en octobre 2007 sur la chaîne de télévision française France 24. Intervenant sur Le talk de Paris présentée par Ulysse Gosset, Louis Keumayou, président de l’Association de la presse panafricaine (Appe) demandera au président de République s’il compte être candidat à sa propre succession en 2011.
« Ce que je peux déjà dire, c’est que les élections présidentielles camerounaises en 2011 sont certaines mais je les considère comme lointaines », répondra-t-il. Un an après cette interview, la Constitution sera modifiée, faisant ainsi sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels. Vendredi dernier au palais de l’Unité, Paul Biya ajoutera calmement à l’endroit du journaliste interrogateur : « Nous avons le temps de réfléchir. Le moment venu, les Camerounais et les amis français et du monde sauront si je suis candidat ou non », lâche-t-il se tournant par moment vers François Hollande.

[b]Sur le cas Lydienne Eyoum[/b]
Paul Biya sera par ailleurs interpellé sur le cas Lydienne Eyoum, du nom de l’avocate condamnée à 25 ans de prison pour avoir détourné plus d’un milliard de Francs Cfa revenant au Trésor camerounais. Bien avant cette question relative à la détenue franco-camerounaise, François Hollande déclare : « Nous avons une coopération entre la justice camerounaise et la justice française qui doivent être indépendantes ». Pourtant, il ne cachera pas sa volonté de voir libérée Lydienne Eyoum. « La famille de maître Eyoum, bien sûr m’a saisi et j’en ai fait part au président-lors de leur tête-à-tête, ndlr », confie-t-il. Ce qui laisse croire que la France, comme avec le cas précédent de Michel Thierry Atangana, plaide pour la libération de Lydienne Eyoum. Car, comme le signalait le socio-politiste Gilbert Taguem Fah dans notre dossier de lundi dernier sur les relations entre le Cameroun et la France, « la France est toujours prompte à intervenir pour la libération de ses citoyens hors de l’hexagone « quoi qu’ils aient fait » pour reprendre une expression de Sarkozy.» Vendredi dernier, Paul Biya a donné une réponse qui augure la libération prochaine de l’avocate actuellement à Kondengui.
« Je verrai ce que je pourrais faire si tel est le souhait de l’intéressée. Et si la constitution me donne les moyens de faire quelque chose, je le ferai de bon cœur. Le moment venu», dira Paul Biya, laissant croire à un libre arbitre. Il ne nommera pas « l’intéressée » mais précisera qu’ « elle n’est pas une activiste politique » pour en faire une ennemie. Une précision qui fait penser à celle qu’il a fait sur le perron de l’Elysée. C’était au plus fort du parti pris par le président François Hollande dans l’affaire Michel Thierry Atangana, tout aussi franco-camerounais.

[b]Sur Boko Haram[/b]
Sur la menace terroriste, les deux présidents s’accordent sur une collaboration effective. D’autant plus que le phénomène Boko Haram « s’amplifie ». « Face à cette secte barbare, le Cameroun n’a pas fléchi », se félicite Paul Biya en remerciant la France pour son appui. Quant à François Hollande, il compte amplifier cette coopération dans la « formation des militaires » et la coordination des actions de l’une et l’autre partie. Le président français en appelle à l’urgence d’une coopération entre le Nigeria et le Cameroun en rappelant la visite imminente au Cameroun, de Muhammadu Buhari. Comme pour le sommet de Paris en mai 2014 « Je suis prêt à réunir de nouveau, lorsque les présidents me donneront une date, cette conférence pour que nous puissions agir davantage », propose François Hollande. Qui, dans une posture de justification, insistera sur l’aide que la France apporte au Cameroun en matière de renseignement pour venir à bout de la secte terroriste. Devant la communauté française Hollande va enfoncer le clou : « il y en a même qui ont inventé que la France pourrait avoir quelque inclinaison pour Boko Haram. Il faut vraiment avoir l’esprit un peu torturé, torturé par Boko Haram, j’imagine, parce que je ne comprends même pas qu’on puisse imaginer cela »
Pour Paul Biya « Personne n’a intérêt à ce que le chaos qui fait le lit de l’insécurité, du djihadisme et de toutes sortes d’extrémismes, s’installe au cœur de l’Afrique, continent d’opportunités. Le moment me semble propice pour que la France continue d’user de toute son influence auprès des autres grandes puissances. Nous sommes d’avis que le Conseil de Sécurité doit s’engager résolument pour mettre un terme à cette tragédie ».

[b]Reconnaissance historique[/b]
Dans l’entame de son discours de deux pages et demi, François Hollande déclare : « … il y a des liens humains qui unissent nos deux pays. Certains de ces liens plongent loin dans notre histoire. Ils peuvent être douloureux et la France regarde toujours avec lucidité son passé pour mieux préparer l’avenir et c’est ce que nous avons fait. » Des mots qui sonnent comme un mea culpa de la France quant à son implication dans la mort des centaines de Camerounais (Les statistiques ne sont pas encore établis), notamment en pays bamiléké et bassa’a, durant la période où le Cameroun était sous mandat français. Sévérin Tchounkeu, directeur de publication de La nouvelle expression, demandera à François Hollande de déclassifier les documents relatifs à la période où le Cameroun était sous administration française. Là aussi, le président français se montrera conciliant. « C’est vrai qu’il y a eu des épisodes extrêmement tourmentés, tragiques même, dira-t-il. Puisqu’après les indépendances, il y a eu une répression en Sanaga maritime, au pays bamiléké. Nous sommes ouverts pour que les livres d’histoire puissent être ouverts et les archives aussi », promet le 7ème président de la Vème République. En rappel, interrogé en mai 2009 sur ces « événements » et, notamment, sur l’“assassinat par l’armée française de certains nationalistes camerounais”, François Fillon, alors premier ministre, avait déclaré que « tout cela » relevait « de la pure invention ».
Dans son toast, Paul Biya indiquera, pour sa part, que « la relation Cameroun-France est une relation particulière, et même singulière dont les racines plongent dans le temps. Qu’on s’en souvienne, la France était là avant l’indépendance du Cameroun. C’est du Cameroun, premier territoire à rallier la France libre, que partirent les troupes françaises d’Afrique-Equatoriale pour la reconquête et la libération de la France. Dans ce combat, les camerounais ont versé leur sang. Après le protectorat allemand, la France a exercé, comme la Grande Bretagne, d’abord un mandat, puis une tutelle sur le Cameroun, pupille de la Société Des Nations et des Nations Unies. La France a donc vécu nos aspirations à la souveraineté. 2 Témoin privilégié de notre quête de liberté, elle connaît l’histoire de la conquête de notre indépendance. Elle connaît le prix fort que les Camerounais ont payé. Ce n’est pas à la France, qui chemine avec nous depuis notre indépendance, qu’on apprendra pourquoi l’unité nationale est si chère aux Camerounais ».

[b]Sur le choix des partenariats économiques[/b]
La question de la diversification des partenariats n’est pas vécue à Yaoundé comme à Paris. « A la fin du siècle dernier, mon pays a subi, de plein fouet, les effets d’une grave crise économique. La sortie de crise, disons-le, ne fut pas facile. Nous portons d’ailleurs encore les stigmates de l’ajustement structurel et, d’une certaine manière, le fardeau de la dette accumulée. L’aide de nos amis et des partenaires multilatéraux est venue féconder nos efforts et alléger nos sacrifices. Face à la nouvelle donne, le Cameroun a tenu à consolider ses traditionnelles relations avec ses partenaires d’antan. Nous avons, dans le même temps, résolument amorcé une diversification de nos partenariats, l’environnement mondial étant désormais plus ouvert à la concurrence », a rappelé Paul Biya à François Hollande. Pour sa part, le locataire de l’Elysée a affirmé : « Je ne viens pas ici [à Yaoundé, ndlr] pour chercher simplement des contrats pour les entreprises. Des entreprises m’ont accompagné tout au long de ce déplacement. Je viens aussi pour que la France soit au rendez-vous, toujours au rendez-vous. La France, elle ne veut rien imposer. La France, elle vient en solidarité avec l’Afrique. La France sait qu’elle est attendue en Afrique. Non pas pour décider à la place des Africains, mais pour porter les principes d’un développement dont l’Afrique peut être le continent bénéficiaire ».

[b]Sur la durée de la visite[/b]
La presse locale a beaucoup épilogué sur la durée de François Hollande. Durant son toast lors du dîner d’État, Paul Biya a visiblement tenu à taire les suspicions. Il dira avec un sourie banane : « Votre visite honore particulièrement le Peuple Camerounais. Elle témoigne de la longue et solide amitié que nos deux pays entretiennent Monsieur le Président, L’histoire et mon expérience des rapports entre les hommes et les États m’ont enseigné qu’entre les amis, ce qui compte le plus, ce n’est pas le temps qu’on passe ensemble. Ce qui compte le plus, c’est, je le pense profondément, le respect qu’on se porte mutuellement, la qualité, la profondeur, la sincérité et la richesse des liens. La relation Cameroun- France est une relation particulière, et même singulière dont les racines plongent dans le temps.». A la fin de son allocution, Paul Biya a tenu dire que qu’elle était certes longue, mais que « les mots lui venaient du fond du cœur ». Face à la communauté française, à la résidence de France, François Hollande a concédé que cette visite était « trop brève ».
Entre Paul Biya et François Hollande, il y a eu donc vendredi des coups, subtils, en dessous de la ceinture. M. Hollande ira-t-il jusqu’à reprendre ces propos de François Mitterrand : monsieur le président, je suis à l’aise avec vous, tel que suggéré par Charles Ndongo ? «Le président était toujours à l’aise […] J’essaye de m’en inspirer. Et quand j’ai quelques oublis, il se trouve que des traductrices, parfois, qui me confondent avec François Mitterrand». Une réponse qui en dit long sur les rapports entre les deux chefs d’Etat.

[b]Monique Ngo Mayag[/b]

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