Cameroun: Je suis Camerounais, je suis régionalement équilibré

Le peuple de la République des crevettes connaît depuis quelques jours déjà une véritable déferlante médiatique au sujet d’une affaire de listes.Pour une fois, il ne s’agit pas des traditionnelles listes électorales. Non, il s’agit d’une affaire de listes d’admission au désormais (sil ne l’était déjà) concours d’admission à l’IRIC, filière diplomatie.
Je ne vais pas rappeler les faits hein ? La plupart d’entre vous ont vécu le feuilleton par médias interposés. Oui oui, pour une fois on a vu une levée générale de bouclier dans le monde des médias pour fustiger ce que certains n’ont pas manqué de qualifier d’imposture. Oui, même la CRTV, notre chaîne nationale habituellement sourde et muette en a parlé !
Au final, le Nnom Ngui, le Roi du Royaume des Crevettes tel Moïse le Bantou s’est levé et de sa lointaine retraite Suisse a tranché d’un coup de coupe-coupe l’avocat en deux : « tout le monde est admis, laissez-moi me reposer ». Bon, on ne va pas tergiverser sur la conception particulière qu’ont les dirigeants de l’IRIC l’arithmétique, car au final on a découvert dans la troisième liste que l’addition était une notion toute relative. Non, soyons diplomates, laissons ce genre de considération aux esprits prétendument cartésiens qui refusent jusque là de croire à la sorcellerie.
Intéressons-nous plutôt à la suite des évènements. Le lendemain de la sortie royale, la presse et les camerounais dans leur immense majorité ont salué ce coup d’épée magistral et vénéré une fois de plus la clairvoyance de notre grand Piroguier qu’aucune tempête ne peut apparemment faire dévier du cap de l’Emergence et de la Justice par laquelle il a évité que des « fils de » évincent les fils de pauvres des listes d’admission.
Moi j’ai quand même un peu ricané. Jaune pour tout vous dire.
Je crois que les camerounais sur cette affaire dont la gravité n’exclut en rien hélas la banalité, ont décidé de voir le verre à moitié plein.
D’abord je me suis étonné que dans une affaire de concours pour lequel on dit qu’un jury exprime sa souveraineté, on doive réveiller notre président de sa villégiature pour trancher. « Trancher » un mot qui porte en lui même le son d’un échec. Trancher ? L’évocation de ce terme pourrait faire penser à une bagarre de bayam-sellam : « Appelez-le directeur du marché qu’il vienne trancher dans l’affaire-ci. C’est la place de mado ou de Ma’a Thé ? ».
Non, on parle d’une admission à l’un des concours les plus prestigieux de notre cité. Quid du jury, Quid des textes ? L’ingérence présidentielle pour trancher les atermoiements d’un ministre peinant à convaincre m’ont fait penser aux églises de réveil. Ces églises avec une hiérarchisation bâtie autour d’un homme orchestre : le pasteur. On ne prie pas tant que pasto n’est pas là. On ne se marie que si Pasto a dit ok, on ne mange pas la tête du poisson si pasto n’a pas dit mangez ! Un pasto au centre de tout au point qu’on oublie de se demander à quoi servent des Ecritures dont même la sanctification n’est entérinée que par pasto. « Institutions fortes » vous avez dit ? Rions !
J’ai aussi ri à propos de cette histoire d’équilibre régional. Cette grande notion dont personne ne semble maîtriser les degrés et champs d’application mais qu’on sert comme étendard de la stabilité de notre Etat, nation en construction. Selon elle, le mérite au Cameroun est assujetti à la région dont on est issu. Un cancre de Mboutoukou City a autant sinon plus de chances de passer avant un gars calé de Nyamangolo Town. Oui, parce que les gars de Nyamangolo sont « très intelligents ». il ne faut pas remettre ce principe en cause, car mis en place par les pères fondateurs, ces visionnaires.
Sauf qu’il faudrait peut-être se demander les fondements de cette « institution ». Au moment des indépendances les colons d’hier en remettant d’une main à ces pères une indépendance dont ils maintenaient le plus grand morceau dans l’autre avaient développé le pays comme un champs dont ils n’avaient cultivé que les parties qui les intéressaient. Le rôle majeur des roitelets qui leur succédèrent à mon avis était de développer le champ en entier en répartissant de façon équilibrée les richesses forcément inégalement réparties sur le territoire dont ils avaient hérité. Sauf que ce n’est toujours pas le cas cinquante ans après. Et au lieu d’interroger cet inégal développement qui fait passer certaines régions et localités de notre pays pour des bidonvilles greffés sur les deux centres de pouvoir et de business que sont Douala et Yaoundé, on jongle avec une notion qui mérite qu’on en repense les fondements et l’application.
Mais bon, comme l’a dit quelqu’un, quand Yaoundé vit, le Cameroun respire, donc, le reste peut être géré à coups de plans d’urgence. On va faire comment ?
Ma conclusion : même si l’équilibre régional est un concept qui me met mal l’aise, il est un moindre mal face à ceux en face desquels ont est en présence dans l’affaire des listes de l’IRIC :
le clientélisme, la corruption doublés de népotisme.
Ce que des Camerounais d’ici et d’ailleurs ont baptisé IRIC GATE est une vaste fumisterie, un saupoudrage qui n’est qu’un épisode de la lutte plus ou moins silencieuse que se livrent les cercles d’influence de ce pays. En vue de la perpétuation de leur positionnement.
Quand il m’arrive (exercice éreintant) de réfléchir sur les « quoi » « comment » et « pourquoi » de mon pays, je donne souvent une réponse qui m’est personnelle : la stabilité du Cameroun est basée non pas sur la puissance de x ou y groupe, mais sur une cohésion faite de corruption, de clientélisme et de népotisme. Au milieu des vols et rapines à grande échelle ultra médiatisés, existe une forme larvaire de corruption tellement présente qu’elle n’en paraît plus anormale. Notamment dans le processus d’intégration de la fonction publique et des grandes écoles camerounaises, tout se monnaye, tout a un prix. L’oligarchie locale semble avoir laissé une soupape pour ce petit peuple pour éviter l’explosion finale qui mettrait fin au système. Police, administration, armée, barreau, éducation, douanes, justice, et même dans le secteur privé, les moyens de parvenir autres que la tribu et l’ethnie sont là tapis dans l’ombre et procurent au camerounais lambda la possibilité d’envisager d’atteindre un jour le rêve camerounais.
Il plus facile au fils d’un vendeur de piment du Mbam d’envisager d’entrer dans une grande école à coup de millions, fruits de la vente de piment et de thésaurisation de son géniteur que par l’espoir d’appartenir au même village que le Directeur de ladite école.
C’est ça le rêve camerounais. Celui qui maintient en place une société que tout le monde s’accorde à reconnaître pourrie dans ses fondements, mais qui malgré toutes les annonces alarmistes survit et surnage depuis des décennies.
Suite à la récente crise au Burkina, j’ai fait la connaissance d’un émeutier devenu célèbre grâce à une photo le présentant dans une posture de résistance face un policier. Au delà de la beauté et de la force de cette image, c’est le métier de l’homme qui m’a stupéfié : inspecteur des impôts.
Je me suis rappelé des dernières marches et revendications au Cameroun. Qui étaient ces « apprentis-sorciers » dans la rue ? Sûrement pas des enseignants, encore moins des inspecteurs des impôts, ni des douaniers ou des médecins. Nous ne sommes pas tous coupables, mais d’une certaine
façon nous avons tous trempé le doigt et profité d’une certaine manière de ce sirop de corruption, de cette ascension sociale, de ce rêve camerounais factice.
Nous ou des proches, devenus redevables à la société, à la famille, au village dont ils sont devenus l’espoir.
Comme disait l’autre, que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre.
Voilà pourquoi je ris jaune, rouge ouvert, mais sûrement pas de joie face à cette imposture des listes multiples, coup de maître par lequel on a réussi non pas à sauver les places des pauvres, mais à imposer à toute une société des noms qui sauf « sassayé » ne s’y seraient pas retrouvés.
Instrumentalisation à coup de sensationnalisme d’un peuple qui les yeux plein de poudre n’a pas su lire en filigrane les agissements d’une oligarchie qui se livre une féroce bataille de positionnement dans le but du renouvellement futur d’une classe politico-administrative que nous verrons aux affaires demain et dont les noms nous rappellerons étrangement ceux de fantômes que nous croirons appartenir au passé.
Peace !

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