Cameroun – Gervais Damlambeng: Françoise Foning, un acteur de mobilisation et de fidélité politique

Le 23 janvier dernier, la nouvelle du décès de Françoise Foning (née Tsobgny Nguiazong) a fait l’effet d’une bombe. C’est que le maire de Douala Ve (élue en 2002, réélue en 2007 et 2013) a marqué de son style si particulier la vie politique au Cameroun. Fervente militante du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), soutien indéfectible du président de la République, Paul Biya, « La mère » était aussi un chef d’entreprise à la réputation établie. Entre 2005 et 2012, elle a occupé le poste de présidente des « Femmes chefs d’entreprises mondiales ».
« Ma’a Mêfo’o Nkong-La’a », comme on l’appelait, notamment à Bafou, région de l’Ouest, n’a pas encore été portée en terre. Elle le sera courant mars 2015. En présence certainement d’une foule de personnalités de tous bords. Mais de son vivant, il y a cinq ans, Françoise Foning était déjà en vedette dans un temple du savoir. Une université d’Etat. En effet, en 2010, ce doctorant a soutenu à l’université de Dschang une thèse de Master en science politique, sur le thème : « Les femmes dans l’espace politique au Cameroun : le cas de Françoise Foning ». Ce travail de recherche a été principalement encadré le Pr Hilaire De Prince Fokam. Face au jury présidé par le Pr André Tchoupié, le candidat avait reçu la mention Bien.

Depuis le décès de Françoise Foning, un certain nombre d’hommages lui ont été rendus par des chaînes de radio et de télévision au Cameroun. Tout ce qui a été dit vous semble-t-il refléter la réalité ?
Il faut dire que, comme de son vivant, le discours autour Françoise Foning après son décès mobilise des référentiels assez problématiques. Il y a une émergence de postures discursives, subjectives et objectives. Il y a celles qui restituent les actions de la défunte. Mais, il y a des données qu’on n’a pas encore suffisamment intégrées et restituées, pour peindre l’acteur qu’elle était dans le champ politique camerounais et l’œuvre qu’elle a accomplie dans ce champ. Il y a un ensemble d’enjeux qui se jouent autour d’une personnalité comme celle-là. Donc, en fonction des intérêts des uns et des autres, on peut se retrouver dans un processus de crédibilisation ou de décrédibilisation.

Quelle était la problématique de la thèse de Master en science politique que vous avez consacrée à cette personnalité ?
Ce travail académique était centré sur l’action de Françoise Foning dans le champ politique camerounais. Il était question de saisir et d’analyser sa trajectoire dans ce champ : son entrée en politique, les actions qu’elle a posées, les perceptions desdites actions par l’opposition politique camerounaise. Tout cela fait que nous avons posé Françoise Foning comme entrepreneure politique. Et en procédant ainsi, il fallait intégrer la personnalité économique qu’elle incarnait. Car, il était difficile de dissocier la femme politique de celle du monde des affaires.

D’après vos résultats, quelle femme politique était Françoise Foning ?
Je suis parvenu à la conclusion que, parler de Françoise Foning comme femme politique, c’est d’abord envisager un acteur de mobilisation. C’est ensuite voir un entrepreneur politique. Enfin, l’on peut percevoir un acteur de fidélité politique qui se traduit par un investissement conséquent. Lorsqu’on analyse la fonctionnalité de l’espace politique camerounais sur la base du clientélisme qui y opère, on se rend compte que la défunte était une exception en termes de loyauté et d’adhésion à une idéologie. Elle avait la capacité, chaque fois qu’elle prononçait une phrase, de la ramener à un individu [le chef de l’Etat, président du Rdpc, Ndlr] et d’en susciter l’adhésion. Et quand on regarde avec les yeux de l’anthropologie politique, l’on se rend compte qu’elle a puisé dans la conception de la société politique traditionnelle et elle a transposé cela dans le développement de la société politique moderne. Elle savait mobiliser son statut de « mère », avec tout ce que cela suppose comme contenu symbolique.

À quel moment se révèle la personnalité politique qu’on a connue en « Françoise Foning »?
Il faut poser la construction de cette personnalité à partir des années 70. Elle s’est initiée aux activités politiques en militant au sein de l’Union nationale camerounaise (Unc). Elle y a été introduite par les Hommes d’affaires Bamiléké qui avaient une grande notoriété à Douala. Sous le parti unique, elle a été présidente de sous-section. Elle a affûté ses armes et elle a su profiter du congrès de Bamenda en 1985 pour poser les bases de sa capacité de mobilisation, parce qu’elle y était en tant que personne pas encore connue, mais militante déjà. Elle profitera de la période dite des « villes mortes » pour asseoir les bases de sa fidélité politique. Elle a soutenu l’ordre institutionnel en place en ce moment-là, contre vents et marées. Par exemple, elle a défilé sous les couleurs du Rdpc à Douala, ville en proie à une animosité vis-à-vis du pouvoir en place. En le faisant, elle a posé un acte d’investissement qui a débouché sur le parcours qu’on lui a connu après : élue de la nation, présidente de section, maire.

D’après vous, a-t-elle eu la reconnaissance de ses actions ?
Elle a eu la reconnaissance de tous ceux qui se sont intéressés à son histoire. Ils ont su apprécier ce que cette dame a pu poser comme transactions dans l’espace politique camerounais. Et pour ceux qui ne connaissaient pas cette histoire – malheureusement, beaucoup ne la connaissent pas – ils ne lui ont pas accordé la reconnaissance qu’elle aurait méritée. Elle a posé un certain nombre de transactions tendant à pacifier l’ordre politique camerounais. Dans les années 80, elle lance le projet du Réseau des femmes parlementaires, dans un souci de lutte pour une équitable représentation du genre et de l’émancipation des femmes, problématiques très à la mode en ce moment. Par rapport à ces détails, elle n’a quasiment pas eu de reconnaissance.

Le fait d’avoir été la sœur cadette de Paul Panka Tsobny, qui avait déjà une notoriété politique dès la décennie 60 [Il fût maire de Dschang de 1982 à 1997], a-t-il joué un rôle dans l’ascension politique de Françoise Foning ?
Le fait que Françoise Foning soit la sœur de Paul Tsobny Panka, homme politique de la Menoua, ne peut pas être posé comme catalyseur de son action politique, puisqu’il faut avoir une perspective plus grande et s’intéresser à son environnement de naissance. Dès lors, on va voir que fille d’une chefferie, elle est entrée très tôt dans les rôles de représentation. Elle a donc grandi en accomplissant des fonctions de représentation familiale qui participaient à l’inscrire dans une posture de représentation qui a été la sienne toute la vie. Le père de Françoise Foning, chef traditionnel de Johnny Baleng et père de plusieurs enfants, avait institué dans chaque génération, un représentant qui devait jouer la liaison entre lui et les autres enfants de la génération. Or, étant la représentante de sa génération, elle a vite appris à cerner les enjeux, les obligations et contraintes liés aux postures de représentations. On comprend qu’elle a été très tôt inscrite dans les circuits lui permettant d’acquérir des façons de faire, de dire et de penser qui ont fait d’elle ce que nous connaissons tous aujourd’hui. Donc, il faut partir d’une prise en compte de cet environnement, non pas essentiellement par son frère comme producteur d’orientations et de dispositions.

Avec l’absence de Françoise Foning, l’opposition peut-elle revenir au devant de la scène à Douala Ve ?
La réussite politique du Rdpc dans Douala Vième est fortement rattachable à la personne de Françoise Foning, à ses réseaux, à ses capacités de mobilisation, à toute la légitimité qu’elle s’est construite dans le temps. Du coup, à première vue, on peut être posé à prédire un déclin du Rdpc dans cette localité. Mais en réalité, il serait un peu forcé de poser une telle hypothèse. Cet arrondissement, avec le décès de sa figure de tout temps, va devenir un espace vide producteur de volonté d’occupation/conservation, fondé d’une part sur la volonté de son parti de trouver un nouveau leader, et d’autre part, une volonté d’occupation qui va amener les acteurs de l’opposition à vouloir se positionner. En intégrant ces éléments, on se rend compte qu’il va se consolider une forte bataille autour de la conquête de Douala Vième, avec des stratégies d’affirmation et de contestation, qui nous amènent à dire qu’il serait bien difficile de parier sur un échec. Parlons donc d’une fragilisation énorme, mais attendons voir quelle sera la réaction.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *