Economie

Cameroun : Edmond Kuate « Sortir de la dépendance à l’importation »

L’économiste Edmond Kuate décrypte la baisse du pouvoir d’achat due à l’inflation.

L’inflation généralisée et la baisse du pouvoir d’achat observées au Cameroun relèvent-elles de faits conjoncturels ou structurels ?

Les éléments de conjoncture viennent amplifier un problème. C’est un peu comme si vous avez un corps déjà très fragilisé par une maladie, et puis d’autres maladies opportunistes viennent se grever et ça détruit l’organisme. C’est pareil pour l’économie. Lorsque vous avez un tissu macroéconomique qui est très mal structuré, qui ne repose pas sur une charpente solide, le moindre choc conjoncturel va créer des secousses énormes. Finalement, le Cameroun n’est pas le seul pays au monde qui a subi la conjoncture liée à la Covid-19 ou à la guerre en Ukraine. Mais vous voyez que l’amplitude de choc chez nous se fait avec beaucoup plus d’acuité, parce que ça trouve que nous avons un organisationnel et un structurel assez déficients. Ces conjonctures-là ne sont donc que des catalyseurs qui viennent retirer la poussière que nous avons longtemps accumulée sur le tapis. C’est pourquoi vous allez vous rendre compte qu’on va dire à chaque fois que nos problèmes sont liés à la Covid-19. Plus personne n’en parle aujourd’hui.

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Vous avez constaté la poussée inflationniste sur le marché aujourd’hui, et que tout le monde dit « c’est la guerre en Ukraine ». Non ! C’est grossier à la limite. Ce n’est pas juste. Certes, la guerre en Ukraine a des conséquences sur l’économie mondiale, mais vous voyez qu’il y a des pays qui ne se plaignent pas au même titre que nous. Il y a des pays qui sur le plan organisationnel sont beaucoup plus solides, qui, même s’ils subissent l’onde de choc de ce conflit-là, réussissent à travers les effets pour l’atténuer. Chez nous ce n’est pas le cas. Vous avez compris que la guerre n’avait pas encore fait deux semaines que des gens se plaignaient chez nous. Pourquoi ? Parce que nous n’avons jamais plus réussi à structurer notre économie en interne de manière à pouvoir faire face à certaines conjonctures avec aisance. Je m’’explique : lorsque par exemple, en 2006, nous avons atteint le point d’achèvement et qu’on a annulé la dette du Cameroun, on sortait d’un programme structurel avec le Fmi. Quelles sont les réformes structurelles que nous avons engagées pour redorer le blason de notre économie, augmenter la production, réduire la dépendance à l’importation ? Qu’est-ce que nous avons fait ? Rien.

Quelle évaluation faites-vous des mesures implémentées après les émeutes de 2008 pour lutter contre la faim ?

En 2008, il y a un premier indicateur qui se pointe. C’est la crise de la faim, qui a entrainé certaines manifestations. Qu’est-ce qu’on a fait après cette crise ? On a trouvé des solutions faciles : on a décidé de subventionner les produits de première nécessité notamment le riz, le blé, le maïs et même le pétrole. En 2010, on a mis en place le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi. Dans ce document, qui était supposé être une boussole pour notre économie, est-ce qu’on a tenu compte de la crise de 2008 ? Qu’est-ce qui avait entrainé la crise de la faim ? On ne définit pas de manière stratégique les objectifs à atteindre en termes de production de riz, de blé, de céréales, de tout ce que nous consommons. On continue de rester dans le schéma de subvention des produits de base, des produits importés.

Jusqu’aujourd’hui on ne définit pas les moyens pour augmenter notre capacité de production agricole. On ne met pas en place les moyens modernes de production, mais on met en place un document qui après dix ans tombe dans l’obsolescence, sans que personne n’en fasse l’évaluation pour dire quelle a été la conséquence de ce document, quel en a été l’usage ? C’est un échec. Quand le document arrive à échéance en 2020, quelle a été l’évaluation en termes de croissance ? Combien de points de croissance nous avons gagné ? Je crois que 2020 était la pire année parce que la croissance mondiale était carrément sous la barre de 1 et donc, quels sont les objectifs que nous avons atteints en termes d’emplois ? Quel est le taux de chômage aujourd’hui au Cameroun ? C’est largement au-dessus de 50%. Et le taux de sous-emploi ? C’est 80%. Ce document ne nous a donc servi à rien. Aujourd’hui, nous avons une forte dépendance à l’importation de près de 80% de nos produits de consommation.

Réputés pour leur train de vie princier, nos gouvernants demandent aux Camerounais de fournir encore plus d’efforts. Pensez-vous qu’ils en font autant ?

Ils n’ont rien fait du tout. Si vous regardez les lois de finance 2017, 2018 et 2019, vous n’avez pas l’impression qu’on a mis un minimum de rigueur et de discipline dans notre budget. On continue de faire des dépenses inutiles, d’avoir des frais de mission de 50 milliards, des frais de communication assez élevés, des frais de carburant, de fonctionnement largement au-dessus de l’acceptable. En 2021 on n’avait toujours pas réussi à mettre de la discipline dans notre budget, notre service de la dette était devenu très difficile – nous sommes à 1400 milliards – et donc, le Fmi a encore prolongé le programme d’ajustement budgétaire jusqu’en 2024. Nous sommes en 2022, vous savez très bien qu’on a de la peine à implémenter notre budget. Pourquoi ? Dernièrement le chef de l’Etat a signé un décret modifiant la loi de finance et portant la subvention pour les carburants à 600 milliards.

Et vous savez que ça fait problème avec le Fmi en ce moment. Justement, regardez cette loi de finance rectificative. Vous verrez que, pendant qu’on est à 600 milliards de subvention des produits pétroliers, on est à 20 milliards de subvention des produits agricoles, à 50 milliards de frais de communication et de frais de mission, et à 20 milliards de frais de recherche et de développement. Comment voulez-vous que les gens vous prennent au sérieux ? Même le Fmi comprend que vous ne l’êtes pas. C’est d’ailleurs pourquoi ils enjoignent le gouvernement à pouvoir lever cette subvention sur les produits pétroliers d’ici la fin de l’année 2022. Et ça va devenir catastrophique. Les crises que nous connaissons en réalité, ce ne sont que des catalyseurs, mais ça ne peut pas être l’explication ultime et unique à nos errances économiques, à tout ce que nous connaissons comme problème.

Quelles solutions doit-on préconiser pour sortir de l’impasse ?

Le gouvernement doit mettre en place des réformes structurelles sérieuses pour sortir de la dépendance à l’importation parce que, aujourd’hui on a un réel problème : c’est que même si certains produits deviennent chers, et même si les Camerounais peuvent tordre davantage leur bourse, il y a que ces produits deviennent rares. Or nous pouvons les produire sur place. Le Cameroun a produit le blé à une certaine époque avec la Sodeblé, et il ne devrait plus avoir un problème avec cette denrée. On avait la Semry et une structure de production de maïs avec Maïscam.

Le Cameroun peut donc bien s’organiser de manière à être mieux indépendant, aujourd’hui, augmenter ses exportations en produisant tous ces éléments notamment le maïs, le blé, le riz. Nous avons des bassins de production importants, il suffit de les développer. On avait atteint dans les années 80 un niveau de production par exemple du riz, du blé et du maïs qui réussissait à satisfaire non seulement les besoins locaux de consommation, mais également les besoins régionaux. On distribuait, on vendait le maïs, le riz et le blé à la sous-région. Pourquoi on ne le fait plus aujourd’hui ?

Théodore Tchopa / 237online.com

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