Cameroun – Conférence de Foumban: Le tournant décisif du processus

Ahmadou Ahidjo

Du 17 au 21 juillet 1961, les leaders politiques du jeune Etat indépendant, le Cameroun oriental et leurs frères du Southern Cameroon vont se réunir dans le chef-lieu de l’actuel département du Noun pour jeter les bases de l’Etat unitaire.II est presqu’évident que c’est au lendemain du plébiscite du 11 février 1961, que va naître l’idée d’organiser un sommet à Foumban. Le sultan Njimoluh Seidou étant des rares dignitaires présents à l’aéroport de Yaoundé, le 3 mars, à I’arrivée de John Ngu Foncha, venu rendre compte du déroulement du référendum, puis cinq semaines plus tard, entre le 11 et le 13 avril plus précisément, le Président Ahidjo, reçoit successivement au palais, Njoya Arouna et son neveu le sultan Njimoluh Seidou. On peut facilement imaginer qu’au cours de ces entrevues, il était question d’arrêter certaines modalités pratiques de la rencontre de Foumban.

Cela va se confirmer plus tard car, Yaoundé va adresser aux autorités administratives en place à Foumban, des instructions relatives à cet événement. Le préfet du Noun de l’époque, un certain Jean Marcel Mengueme et le sous-préfet de Foumban de l’époque, Emmanuel Njoya auront donc officiellement la charge d’organiser les assises de Foumban. Ces derniers doivent, entre autres, résoudre l’épineuse question de l’hébergement, de la restauration et du transport des délégués ainsi que de l’animation dans la cité durant les six jours que durera la conférence. Les logements décents de la ville appartenant aux fonctionnaires sont réquisitionnés. Dans la même veine Laurent, Guerpillon, André Blanc/ Trolier, Charles Ock Dopher… tous propriétaires de grandes plantations dans la région, mettront à contribution qui un véhicule, qui un appartement. Une contribution locale non négligeable mais qui venait juste se greffer à côté de la lourde logistique venue de Yaoundé.

Ahidjo et Foncha devaient loger au palais où ils étaient aux bons soins du sultan et les autres délégués selon des témoignages, avaient chacun dans son appartement, un ou deux frigidaires toujours bourrés de champagnes et de boissons diverses, un lit bien matelassé avec deux «servantes» tout autour. Des servantes qui avaient pour consigne de bien s’occuper des hôtes. Le programme des festivités pour sa part prévoyait des soirées dansantes, des réceptions suivies de bals étaient organisés à l’auberge de Foumban et à la résidence du sous-préfet. Un dispositif dont le but inavoué, peut-être, était d’amadouer les hôtes anglophones question de faire disparaître toute velléité sécessionniste.

Les travaux
C’est au matin du 16 juillet que les premières délégations de délégués foulent le sol de Foumban. Celle du Cameroun oriental arrive en premier avec sa tête Ahmadou Ahidjo. Sa suite était constituée de Charles Assalé le Premier Ministre, Charles Okala, le Ministre des Affaires étrangères, Josué Tétang, le Secrétaire d’ Etat à l’Information, Christian Tobie Kuoh, le Secrétaire général de la Présidence, Jean Betayéné, le Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, le Malien, Cheick Sekou Sissoko, chef du secrétariat particulier du Président. Ils ont été précédés par Njoya Arouna, venu superviser les préparatifs. Cependant, la délégation du Southern Cameroon, partie du petit aéroport de Tiko ce même 16 juillet à bord d’un avion bimoteur, atterrit à Koutaba, et prend la route de Foumban où elle descend, dans l’après-midi, au milieu d’une immense foule en liesse. Elle comprend entre autre de John Ngu Foncha, Emmanuel Liffaffe Endeley, Solomon Tandeng Muna, Augustine Ngom Jua, Nerius Namaso Mbile, John Bokwe, Bernard Fonlon…. En tout dix membres du Kamerun National Democratic Party (Kndp), cinq du Cameroon People’s National Convention (Cnpc), deux du One Kamerun et des chefs traditionnels.

Au matin du 17 juillet, les délégués franchiront la salle des travaux du Cours complémentaire, aujourd’hui Lycée moderne de Foumban dans d’excellentes dispositions d’esprit. Ahidjo, Foncha et Endeley se succéderont au pupitre tenant tous des discours amènes Le chef de l’opposition anglophone qui, lors du plébiscite du 11 février, a milité en faveur du rattachement au Nigeria, a déjà oublié la menace de lever 100 000 hommes pour provoquer une sécession. Seulement, quelques antagonismes naîtront de l’étonnement de certains conférenciers du Cameroun occidental d’entendre Ahidjo réclamer les observations de ses vis-à-vis anglophones sur son projet de Constitution.

Alors que ses interlocuteurs pour la plupart pensaient être venus à Foumban élaborer ensemble la Constitution du futur Etat réunifié. Ils seront d’autant plus embarrassés d’apprendre que, ledit projet de Constitution a été remis, pour étude à John Ngu Foncha depuis plusieurs mois. Mais celui-ci a gardé le document secret pour des raisons non élucidées. Pourtant la All Party Constitutional conference tenue un mois plutôt à Bamenda était l’occasion d’en débattre. Nerius Mbile l’un des délégués du Cameroun anglophone pensera d’ailleurs que tout le temps consacré pour les travaux préparatoires de Mankon n’était que du temps perdu, le projet de Constitution découvert à Foumban étant carrément aux antipodes des attentes du Cameroun occidental. Foncha sera ainsi perçu par ses frères comme un traître.

A la place d’une constitution de type confédéral, les délégués du Cameroun méridional constatent avec amertume, qu’ils ont été conviés à débattre d’un projet qui prévoit un pouvoir central fort et aux attributions étendus. Les protestations fusent de partout et d’aucuns exigeront même trois semaines supplémentaires pour étudier le texte. On évoque pour exemple les conférences constitutionnelles de Londres de 1953, 1957 et 1958, auxquelles les leaders du Southern Cameroon ont participé, et qui ont toutes duré au moins deux semaines. Ngom Jua, Endeley et autres affirment n’avoir jamais vu une constitution être élaborée en deux jours.

Finalement après cette plénière houleuse, les délégués du Southern Cameroons se mettront au travail dans l’après-midi. Pendant trois jours, la partie anglophone, se croyant aguerrie par la participation à trois conférences constitutionnelles à Londres et Lagos, travaille d’arrache-pied; pendant ce temps, les francophones attendent tranquillement, eux qui ont mis des mois à élaborer le projet, avec le concours de spécialistes français du droit constitutionnel. Les débats sont houleux, ponctués d’éclats de voix. D’après le témoignage de Nerius Mbile, John Ngu Foncha, coupable d’avoir privé ses collègues de l’opportunité d’étudier le projet de Constitution à Bamenda, se fera plus discret. Ils parviendront tout de même à des consensus et dans la nuit de jeudi, le rapport de session est remis à la partie francophone.

Des amendements portant notamment sur le drapeau, l’hymne national et la devise du pays; le transfert du siège du gouvernement fédéral à Douala; le bulletin secret et le droit de vote à 21 ans; les attributions et les pouvoirs du Président de la République; le mandat présidentiel réduit à deux; une assemblée fédérale constituée d’une assemblée nationale et d’un sénat; la double nationalité; le système scolaire et universitaire; la suppression du mot « indivisible » de la constitution… seront faits. Au terme des travaux donc le 21 juillet 1961 la dernière séance plénière sera ouverte là où tout a commencé à la chefferie de Njinka.

A 16h, Foncha prend la parole, Endeley prend sa relève puis viendra le tour du Président Ahidjo. Il donna ses premières réponses aux propositions des délégués du Cameroun meridional. Le mot «indivisible» disparaîtra du projet, mais une clause garantissant l’intégrité de la fédération et empêchant toute possibilité de sécession sera introduite; faute de ressources financières importantes, il ne saurait être question de parlement bicaméral; la « House of Chiefs » sera maintenue; Yaoundé demeurera la capitale fédérale; il n’y aura pas de double nationalité.

Le Président et le vice-président seront élus au suffrage universel; en attendant la mise sur pied des nouvelles institutions, les fonctions de Président et de vice-président seront assurées respectivement par le Président de la République du Cameroun, Ahmadou Ahidjo et le Premier Ministre du Cameroun méridional John Ngu Foncha.

Les traces de la conférence restent vivantes à Foumban aujourd’hui, à travers le Cours complémentaire de Njinka devenu aujourd’hui le Lycée de Foumban et surtout les deux imposantes bâtisses qui gardent encore les secrets de la conférence. A quelques mètres de là, le regard évasif d’Ismaël Manoure Mfouapon l’une des vestiges vivantes, nourrit encore le devoir avant sa mort l’érection en ces lieux, à Njinka du monument de la réunification, une promesse faite aux populations de Foumban le 21 juillet 1961.

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