Bakassi – sur les traces d'apprentis sorciers : Nous n'avons pas les moyens de retourner à la maison

Entretien avec Edonde Cornelius, maire de Kombo Itindi (Bakassi). A cinquante-trois ans, cet enseignant de profession a plutôt l??apparence d??un jeune homme de quarante ans. Mais son parcours politique

montre bien qu??il n??est pas né de la dernière pluie. Cinq ans après avoir ouvert et dirigé l??école primaire publique de Ngosso en 1985, il est devenu en 1990 le président de la sous-section Rdpc de Kombo Itindi. En 1991, il est muté à Isangele, toujours comme directeur d??école. Quand la commune de Kombo Itindi est créée en avril 1995, il nourrit déjà des ambitions pour l??administration municipale. A l??issue des consultations de 1996, il est désigné comme maire. Le vote se déroule plutôt à Isangele. Lors des élections de 2002, il est candidat à sa propre succession. Ici, le Rdpc a le monopole de la présentation des candidats. Apparemment, c??est le seul parti présent dans la zone. Selon le maire Edonde Cornelius, environ 1 000 personnes ont voté les 24 conseillers municipaux. Pour la désignation du maire, il avait un challenger qui a obtenu trois voix et lui dix-sept puisqu??il y avait un absent. Elu, il ne peut malheureusement résoudre les problèmes de développement auxquels sa commune fait face depuis Mundemba où il vit et où les bureaux de la mairie sont installés. Dans cet entretien, il présente les difficultés de sa commune.
On sait que la zone de Bakassi a quatre communes (Idabato, Isangele, Kombo Abedimo et Kombo Itindi). Quelle est la spécificité de celle dont vous êtes le maire ? La commune de Kombo Itindi a été créée en avril 1995 et a commencé à fonctionner en janvier 1996 après les élections municipales. Comme vous le constatez, cette commune a été créée alors que les accrochages entre le Cameroun et le Nigeria étaient loin d??être terminés et que le différend était porté devant la Cour internationale de justice de La Haye. Ainsi, elle ne pouvait pas véritablement bien fonctionner. A cause de la crise, nous étions obligés de nous déplacer toujours : quelques-uns d??entre nous sont allés à Kumba, d??autres à Ekondo Titi, et certains à Mundemba. Le conflit étant terminé, nous devrions en principe être tous retournés dans notre arrondissement. Mais beaucoup n??ont pas les moyens de rentrer pour être effectivement présents sur leurs lieux de travail.
Quelle est la composition démographique de la commune ? Il y a surtout des Nigérians et des Camerounais. Et parmi les Camerounais, vous avez les Balondo, les Isangele, les Banyangue, etc. A cause de la pêche, il y a beaucoup plus de Nigérians que de Camerounais. Les Camerounais ne sont pas préparés à ce que j??appellerai ??souffrance?? parce que nous considérons les activités de pêche comme une sorte de punition. Des considérations qui n??intéressent pas les Nigérians. Ils viennent, travaillent dur pour vivre et avoir de l??argent.
Quelles sont les activités économiques des populations et des entreprises installées à Kombo Itindi ? Pour ce qui est de l??aspect économique, étant donné que nous sommes dans une zone maritime, l??activité principale des populations c??est la pêche. Malheureusement, environ 99% des produits de pêche issus de notre commune va au Nigeria. La première raison, c??est qu??il y a une forte demande de poissons au Nigeria. La deuxième c??est que l??essentiel des pêcheurs est nigérian. Si le gouvernement initiait des actions de nature à encourager l??exercice de cette activité par des Camerounais en formant le capital humain et en donnant aux pêcheurs le matériel adéquat, je crois que la production retournerait au pays au lieu d??être expédiée au Nigeria. La troisième raison c??est des calculs économiques : du fait de la forte demande de ce côté-là, les pêcheurs pensent maximiser leur profit en vendant sur les marchés où ils peuvent imposer des prix. Par ailleurs, s??il existait des marchés véritablement aménagés dans la zone de Bakassi, les gens vendraient leurs poissons là-bas et des clients viendraient de Kumba, Douala, Bafoussam, etc. pour s??y approvisionner.
Dans les projets du gouvernement, on parle bien d??un marché de poissons sur place?? Actuellement dans la commune, il y a un marché de poissons mais qui ne fonctionne pas du fait qu??on vient de le construire et que les gens estiment qu??il ne ressemble pas encore au marché de poisons qu??ils souhaitent. Et vous savez, puisque c??est une zone maritime, il doit y avoir un quai pour l??accostage des pirogues de poissons, le déchargement, des chambres pour stockage, etc. La commune n??a pas de moyens pour le faire. Parce qu??il faut respecter l??accord de Greentree en évitant certains pièges, nous ne percevons pas les taxes dues pour ces produits afin de les réinvestir dans l??amélioration de l??activité. Mais le préfet du Ndian est venu avec une idée très positive : trouver une formule intermédiaire afin que les pêcheurs qui exploitent les richesses commencent quand même à payer déjà quelque chose.
D??où viennent donc les ressources de la commune ? Les centimes additionnels communaux nous aident énormément. Certains ne comptent que là-dessus. Mais c??est très peu pour une commune. Il y a des mairies à Bakassi dont le montant du budget atteint 1 500 000 Fcfa, d??autres beaucoup moins. Avec la perception des impôts et taxes chez les pêcheurs, je crois que nos finances vont s??en ressentir mieux.
Vous ne parlez que des pêcheurs, il n??y a pas d??agriculteurs à Kombo Itindi ? Ma commune est maritime à plus de 90%. Il n??y a presque pas d??agriculture. Le seul endroit où il y a la terre ferme c??est Ngosso. Ce n??est que là qu??on peut faire un peu d??agriculture. Mais comme les militaires occupent cet endroit qui est en même temps le chef-lieu de la commune, les paysans ne s??y aventurent pas encore pour l??agriculture. Si nous avons les moyens de nous installer là-bas définitivement, la vie va devenir normale et les civils viendront.
Qu??en est-il des industries ? Non. Il n??y a pas d??entreprises industrielles ici. Et les hydrocarbures alors ? Oui, si c??est pour le pétrole, il y a des compagnies qui explorent et exploitent dans la zone.
Qu??est-ce qu??ils reversent à la commune ? Même avant la crise, il y avait des compagnies dans la zone. Mais elles ne nous donnent rien du tout, même pas des royalties pour nous aider à remplir nos devoirs sociaux et de développement vis-à-vis des populations qui doivent normalement tous revenir vivre à Kombo Itindi.
Est-ce vrai ce que vous dites, alors qu??on sait qu??ailleurs on reverse automatiquement des redevances sur l??exploitation des ressources naturelles aux communes ? C??est très vrai. Vous pouvez vérifier par vos propres moyens. Elles ne nous paient pas de royalties. Même la responsabilité sociale des entreprises citoyennes, elles ne l??assument pas ! Elles devraient au moins nous donner des infrastructures sociales de base comme par exemple Pamol le fait en construisant des écoles, des centres de santé, en ouvrant des routes, etc. dans le Ndian.
Qu??en est-il de l??exploitation forestière ? La commune est maritime. Je ne suis pas au courant d??une activité d??exploitation forestière organisée ; je ne sais pas si des gens coupent du bois dans les mangroves. Et si les gens le font, ce serait surtout du bois de chauffage pour sécher leurs poissons. Ils ne nous reversent rien !
Quel est l??état de la santé et de l??éducation ? Il y a des centres de santé que le gouvernement est en train de construire. Pour ce qui est de l??éducation, il y a une école primaire publique à Barracks. Avant, il y avait aussi une école à Ngosso. Mais elle n??est plus fonctionnelle. Les gens sont beaucoup plus intéressés à aller pêcher, par exemple, qu??aller à l??école ou envoyer les enfants à l??école.
Comment les gens vivent à Kombo Itindi, maintenant que la guerre est terminée ? Tout est apparemment normal. Les gens vont au marché à Ekondo Titi tous les vendredis, font leurs achats, et reviennent les samedis.
Ils n??ont pas peur des pirates de mer ? Les pirates et autres grands bandits n??ont pas encore touché ma commune. Que viendront-ils chercher chez des pauvres ? Les pirates et les bandits sont là pour braquer les gens, prendre de l??argent et leurs biens.
Quels types de relations les populations de votre commune entretiennent-ils avec les gendarmes ? Mes populations vivent en harmonie avec les gendarmes, oui. Le problème c??est simplement que quand souvent des gendarmes arrivent, posent des questions auxquelles des gens ne peuvent ou ne veulent pas répondre, ils sont considérés comme des suspects. Alors, il est du devoir des gendarmes de chercher à savoir ce qu??ils cachent. Les gendarmes font souvent la chasse aux gens quand ils voient par exemple que tu changes de route dès que tu les aperçois. C??est qu??il y a quelque chose qui ne va pas. Quand des gendarmes voient également des faces auxquelles ils ne sont pas habitués, ils cherchent à vous dévisager ; c??est leur travail.
Quelles sont les difficultés auxquelles les populations sont confrontées dans votre commune ? Notre première et grande difficulté c??est l??eau potable. Nous avons sincèrement besoin d??eau. Il y a des infrastructures construites par le gouvernement, réceptionnées et même inaugurées. Mais l??eau ne sort pas. Il y a deux stations d??adduction d??eau, l??une à Ngosso et l??autre à Barracks, mais rien ne fonctionne, je vous dis. Les populations prennent leur eau à boire dans l??arrondissement d??Ekondo Titi à quelque deux heures de pirogue de Barracks; une eau, d??ailleurs, qui est un peu salée et a une couleur noirâtre. Le deuxième problème c??est les transports. Nous n??avons pas de véritables moyens de transport. Il y a des rares pirogues que ne peuvent emprunter que des habitués. Elles sont généralement trop chargées. Ce qui intéresse les transporteurs c??est leur argent ; ils se fichent des risques auxquels sont exposées les personnes. Le troisième grand problème c??est l??électricité. Nous n??avons pas d??énergie électrique. Nous avons demandé au gouvernement de nous appuyer dans l??installation des systèmes d??énergie solaire.
Comment faites-vous pour surmonter ces difficultés ? Nous ne pouvons véritablement pas résoudre ces problèmes sans être fortement soutenu. Nous revenons de Yaoundé ce mois [mars 2009] où nous avons à nouveau posé ces problèmes avec insistance. Nous continuerons de rendre compte et d??adresser des demandes à Yaoundé afin que certains de ces problèmes soient peut-être résolus.
Je vois sur votre table ?? Registre d??actes de naissance ??. Quand un enfant naît à Ngosso, à Barracks ou dans d??autres localités de Kombo Itindi, les gens viennent jusqu??ici à Mundemba pour établir leurs actes de naissance ? La vérité c??est que les gens ne sont pas intéressés à l??établissement des actes de naissance. C??est quand les enfants, pour ceux qui vont à l??école, arrivent à un certain niveau qu??on fait leurs actes de naissance. Ainsi, entre 10 et 12 ans, au moment où ils doivent composer le certificat d??études primaires, le directeur de l??école relève leurs noms et vient faire établir les actes de naissance parce que la copie d??acte est exigée dans le dossier de candidature. A suivre
Par Entretien avec ) Alexandre T. DJIMELI, Le Messager

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