Société

AU SUJET DE LA MORT DE PAUL BIYA : considérations philosophiques

Il convient, d’abord et avant tout, d’avouer que ce n’est pas sans crainte que nous approchons cette question.

Non pas la crainte de ce que pourrait susciter chez certains une telle initiative, mais celle de ne pas pouvoir parler dignement de la mort du Chef, en évitant la facilité du lieu commun, la commodité de son caractère scandaleux, la tentation du sublime et l’éclipsé de la lucidité dans le pathétique. Nous craignons donc de ne pas pouvoir dire la bonne aventure, comme ceux qui s’y essayent, en nous limitant à des prophéties rabâchées et pompeuses qui satisferaient quelques desiderata politiques. Nous avons le projet, à travers cette ébauche, de saisir le sens et la portée de la mort d’un si Grand Autrui, par les lumières philosophiques. Il faut pour cela, partir d’une « onto-thanatologie » (discours naïf et innocent sur l’être-mort) pour une « onto-dunato-thanatologie » (discours subtil et pénétrant sur le devoir-être-mort). Cette trajectoire suffirait à mettre en scène la question traitée pour lui donner du relief en sortant simplement de l’ombre ces opinions confuses ou pertinentes et qui rejoignaient la rue, à moins qu’elles n’en fussent même directement inspirées, en mettant en orbite les enjeux diversiformes qui s’y rapportent, à l’effet de proposer quelques révélateurs les plus porteurs des dynamiques de réflexion qui aideraient à travailler l’imagination philosophique de notre génération sur la mort du Président BIYA. La nécessité de la penser, les catégories de construction de sa totalité, les usages qui en sont faits et l’idée de nouvelle amortalité constituent les échelles dont le dessein est de gagner en profondeur dans l’examen du rapport de l’homme-BIYA au mourir.

1. Penser la mort du Président BIYA : pour les besoins de la cause

La mort est une parole humaine qui concerne le vivant. Il ne faut plus la percevoir comme cette réalité étrangère, cette situation qui est au-delà du sensible et qui menacerait de l’extérieur la vie. Il faut sortir de la logique jankélévitchéenne qui dit de la mort qu’elle relève du domaine de l’impensable, parce qu’elle n’offre aucun contenu au penser. Le marcheur infatigable dit d’ailleurs que « la mort ne désigne pas la pensée du rien – elle tomberait alors au niveau de l’objet nihiliste – elle détermine le rien de la pensée », car, la pensée s’annule en essayant de ne rien penser ou de penser sur rien. Penser la mort du Président BIYA consiste à opérer une déportation de la mort vers le réel de l’expérience du vivant, puisque ce n’est pas un fait différent, lointain et externe à la vie, mais une modalité de son fonctionnement. Cette faculté de discourir sur la mort du Président BIYA se déploie de façon ambivalente et complémentaire : c’est la double fonction de la pensée de la mort. L’une suscite, dans les esprits des camerounais, un éveil et l’autre conçoit, toujours dans les mêmes esprits, des avenirs. L’éveil dont il est question repose sur le fait que la mort du Président de la République soit pour ses concitoyens un fait de conscience dans la mesure où ils l’analysent, la décomposent, s’efforce à en saisir l’objet, s’en inquiètent, inquiétude qui rejaillit sur leurs vies. Chacun semble s’y intéresser, se pose des questions, interroge ses circonstances et son impact ; tout le monde s’en fait l’idée la plus complexe qui soit envisageable, se représente le schéma le plus probable, en entrevoit le contexte le plus approprié. Les camerounais sont en permanence conscients de la présence de cette fortuité inéluctable, inquiets de ce qu’elle pourrait constituer dans sa réalité, une véritable source d’angoisse.

La mort de BIYA fait peser sur plusieurs de ses compatriotes, un doute qui ne représente plus la frayeur due à une menace extérieure, mais plutôt le fait que cette pensée s’exerce sur eux. Le mourir biyaïste devient de ce fait un événement de la pensée. Ce n’est plus l’ultime de la sensibilité, ce moment précis où il passera de vie à trépas, c’est désormais ce qui met sa vie en exercice de pensée. La pensée de la mort de Paul BIYA, si angoissante pourtant, constitue aussi l’antidote à ces troubles. Cette deuxième fonction intègre un nouveau paradigme philosophique, celui de l’irrationnel, sur lequel on ne saurait penser radicalement. Les mots de Schopenhauer en donnent l’idée la plus exacte : « Chez l’Homme a paru, avec la raison, par une connexion nécessaire, la certitude effrayante de la mort. Mais, comme toujours dans la nature, à côté du mal a été placé le remède ou du moins une compensation ; ainsi, cette même réflexion, source de l’idée de mort nous élève à des opinions métaphysiques, à des vues consolantes, dont le besoin comme la possibilité sont également inconnus à l’animal. C’est vers ce but surtout que sont dirigés tous les systèmes religieux et philosophiques. Ils sont ainsi d’abord comme le contrepoison que la raison, par la force de ses seules médiations, fournit contre la certitude de la mort ».

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2. La mort de Paul BIYA aux trois personnes du singulier : catégories de construction de sa totalité thanatologique

L’objectif de ce deuxième moment est de mettre en lumière les types de liens, toujours en mouvement, que le Président BIYA entretient avec sa mort ainsi que ceux envisageables entre les camerounais et cet évènement, à la fois pour lui, avec lui et sans lui. Inspirons-nous de Vladimir Jankélévitch qui propose une réflexion sur la mort d’un point de vue grammatical lui permettant de distinguer ce qu’il appelle « les trois optiques » en première, en deuxième et en troisième personne du singulier. La mort en première personne fait référence à sa propre mort. C’est pour ainsi dire un point de vue de Paul BIYA sur sa mort, comme ça aurait pu être de nous sur nous-même, de vous sur vous-mêmes et donc le point de vue réfléchi de chacun sur soi-même. À vrai dire et si l’on est plus attentif, c’est à peine un point de vue, puisqu’il renonce à la perspective et à la distance optique que doit imposer le raisonnement logique et objectif. C’est l’expérience vécue de la mort-propre, où coïncident l’objet de la conscience et le sujet du mourir. Cela peut être source d’angoisse pour le Président BIYA, un mystère qui le concerne intimement et dans son tout. C’est la mort de son « je ». Il est le seul à pouvoir en parler, puisqu’il est le seul à savoir les représentations qu’il s’en fait. La mort en deuxième personne est le cas intermédiaire et privilégié.

Entre la mort d’autrui, qui est lointaine et indifférente et la mort-propre, qui est liée à notre être, il y a la proximité de la mort du proche : c’est la mort du « tu ». Un frère, un ami, une personne bien connue dont le départ impacte au mieux sur notre quotidien. Chaque camerounais considère le Président BIYA comme un « tu » potentiel, puisque bien qu’apparemment éloigné, il nous semble si proche. Ainsi, se référant à la terminologie jankélévitchéenne, la mort du Président de la République est aussi la mort d’un « tu », d’un « toi », qui nous concerne au premier chef. La mort en troisième personne est la mort-en-général, la mort abstraite et anonyme. C’est la mort du « on » ou la mort propre, en tant que celle-ci est impersonnellement et conceptuellement envisagée, à la manière, par exemple, dont un médecin envisage sa propre maladie, étudie son propre cas ou fait son propre diagnostic. Le Chef de l’État est un « on » en ce sens qu’il est humain et conscient de sa fin. Qu’il s’agisse donc de la mort du « je », du « tu » ou du « on », le Président BIYA se retrouve dans chacune des catégories. Au-delà de son idiosyncrasie mortelle, il est, pour tous les camerounais, un « on » et un « tu ».

3. Le retournement à son profit politique de la puissance associée à la mort

La conjonction du politique et de la mort peut être envisagée à partir de la relation anthropologique qui les lie et du mouvement de longue durée par lequel elles tendent à se rapprocher. Le Président de la République du Cameroun semble très habile au retournement à son profit ce que nous appelons la puissance associée à la mort. Cela est perceptible par les plus attentifs, Paul BIYA aspire à imprimer sa marque dans l’histoire et à être révéré par les générations futures. Mais il cherche d’abord à établir son ascendant sur ses concitoyens. Son apparent éloignement des us mortuaires constitue un moyen souverain pour y parvenir. Il concourt à produire et à mettre en évidence sa personnalité. La mort est en effet propice à la maîtrise, à la fois maîtrise de soi et maîtrise sur autrui.

Elle place le sujet BIYA dans la perspective de sa propre disparition et modifie ainsi son point de vue et ses attitudes à l’égard de lui-même et à l’égard des camerounais que nous sommes. En regardant la mort en face comme une chose de laquelle il s’éloigne, il se hisse au-dessus de sa propre personne et s’affranchit des limites qui affectent le commun des mortels. Il ne se laisse pas abuser par ce que d’ordinaire les hommes redoutent et recherchent. Il n’est pas dupe des passions qui les agitent, des rivalités qui les divisent, des richesses qui les corrompent. Il transcende la faiblesse de son corps, lui impose la force de sa volonté et ne se soumet même pas à l’instinct le plus puissant, celui de sa propre conservation.

Le Président BIYA se rend ainsi apte à tenir les rênes de tous les désirs de ses compatriotes, à les brider et à les orienter dans la direction opportune. Cela lui permet également d’opposer à l’adversité politique, une inébranlable fermeté et conserver en toute circonstance courage, sang-froid et contrôle de soi. Il est même réputé savoir relativiser ses propres intérêts. Le refus de fréquenter la mort/les morts le rend ainsi supérieur à ce qu’il était et à ceux qui s’en rapprochent. Ceci est tributaire non seulement de ses qualités éminentes mais surtout à sa dimension surnaturelle. Il est réputé entretenir une relation privilégiée, étroite et constante avec une puissance transcendante, invisible et mystérieuse qui demeure d’ordinaire inaccessible aux autres hommes. Il sait que l’individu qui occupe cette position hors du commun en tire une capacité à effectuer des prouesses et des prodiges qui suscitent l’étonnement, l’admiration, le respect, la ferveur. Il est sollicité pour des conseils, suivi dans ses avis et même dans ses ordres, en somme considéré comme une autorité.

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Il faut dire que le rapport qu’il a avec la mort révèle la véritable trempe de sa personnalité. Il ne s’agit plus de quelque chose de familier. Le seul fait de l’assumer contribue déjà à le distinguer de ses semblables et à lui prêter des qualités qui sortent de l’ordinaire. Il semble entretenir avec la mort une relation étroite qui apparaît comme l’une des sources de sa légitimité. Ainsi Paul BIYA, c’est aussi l’homme qui a triomphé au soir du 06 avril, surpassant sa mort programmée. C’est l’homme qui refuse de se soumettre quand tout semble perdu, celui qui appelle à continuer le combat, même lorsqu’il paraît sans espoir. Parce qu’il a su éviter les embûches, rebondir après avoir été amenui. Il donne l’impression de maitriser la situation en sachant être habile à faire face à la mort.

Lorsqu’en 2004, le Président de la République, qui regagnait le Cameroun en compagnie de son épouse et de ses enfants, apportait la preuve attendue, donnant sens aux démentis officiels sur les rumeurs faisant état de son décès, il se posait déjà en homme politique charismatique qui domine la mort par le contrôle qu’il pourrait exercer sur elle. Par la réponse donnée à l’époque, il posait déjà la mort comme la frontière à partir de laquelle l’être humain est capable de construire sa vie, comme un destin à l’intérieur duquel il est désormais apte à exercer sa liberté et à aménager son existence. En effet, le sens de l’action politique du Chef de l’État est en grande partie liée à sa capacité à repousser la mort. Cela suppose d’aller à sa rencontre et de l’affronter afin d’en retirer des succès et d’obtenir un surcroît de prestige et de légitimité. Cela passe par un retournement à son profit de la puissance de la mort, par la transformation de apparemment négatif en source d’affirmation et de cohésion.

4. De l’amortalité de Paul BIYA

La notion d’amortalité que propose Edgard Morin veut penser la mutation opérée dans la perception de la mort par une augmentation exponentielle de l’espérance de vie. Cette optique rejoint, par-delà le marxisme, qui l’inspire alors, les intuitions visionnaires de Condorcet. Il ne s’agit pas de l’avènement de l’immortalité rêvée depuis l’Antiquité par les poètes et les philosophes, mais de la réalisation d’une croyance présente dans les conceptions premières de la mort. C’est précisément l’idée qu’il y a une rallonge de la vie au-delà de la mort constatée, en transformant cette virtualité en réalité grâce aux conquêtes de la science et à une maîtrise accrue des processus biologiques, qui permettent à l’individu de : « voir venir, de fixer le terme de sa vie au lieu de le subir comme une agression, l’humanité se dépasse sans se nier ». Comme dans les développements de Morin, on peut constater que l’idée de mort est très proche du Président BIYA parce qu’elle est avec lui, faisant partie intégrante de son tissu, de son esprit, de son passé, de son présent, de son avenir et de son environnement.

À vrai dire, le non-être est immanent à son être comme son contraire indissociable. L’amortalité que nous évoquons ici est celle qui, en plus de promouvoir une longévité sur une période non encore définie mais pas éternelle pour ce qui est du cas de Paul BIYA, invite les camerounais à intégrer l’idée de sa mort dans leur vécu. L’objectif est de la faire accepter, de la choisir et ne pas en être contraint. La mort du Chef de l’État, si nous voulons qu’elle nous soit utile, doit être voulue, admise et non plus subie. C’est la consécration de sa normalité et de sa socialité, de telle sorte que son décès ne conduise pas à un non-sens d’existence, mais plutôt à une existence signifiée. Sa mort devra plutôt représenter la frontière à partir de laquelle il est capable de construire sa vie. C’est un destin à l’intérieur duquel il sera désormais apte à exercer sa liberté et à aménager son existence.

Brice Cardeau SIMEU, L’enfant terrible de Ma’a Moni

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