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Cameroun : Paul Biya peut-il encore compter sur l'Église ?

Cameroun : Paul Biya peut-il encore compter sur l'Église ?

Longtemps proche du pouvoir camerounais, le clergé catholique se montre de plus en plus critique à l’égard du chef de l’État, Paul Biya. Or les élections approchent…

Scènes de ménage entre l’Église catholique et le régime de Yaoundé. Probable candidat à l’élection présidentielle prévue au troisième trimestre 2018, le chef de l’État camerounais, Paul Biya, n’a plus les faveurs des hommes en soutane, même si nul ne sait comment se traduira dans les urnes ce climat orageux. En attendant, plusieurs faits et gestes inédits détricotent chaque jour davantage le lien qui a toujours uni les catholiques camerounais (38,4 % de la population) au pouvoir séculier.
Certes, le 14 avril, alors que s’achevait à Yaoundé leur 43e assemblée plénière, les évêques ont publié un communiqué aussi aérien que filandreux appelant à se « mobiliser pour un Cameroun paisible ». Mais derrière les sourires de circonstance, ça bougonnait sous les mitres, et la paix est sans doute le plus petit dénominateur commun autour duquel se retrouve cette assemblée traversée par des courants contraires.
Ce n’est pas encore une fronde.

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Favorables au pouvoir, quelques membres de l’épiscopat empêchent – ou retardent – la rupture. Mais dès que les prélats « opposants » ont l’occasion de s’exprimer à titre personnel, ils ne ménagent pas le chef de l’État. En décembre, c’est Mgr Samuel Kleda, archevêque de Douala et président de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun (Cenc), qui lui vole dans les plumes dans les colonnes du quotidien La Nouvelle Expression : « Si Paul Biya aime ce pays, il devrait se retirer. »


Résistances épiscopales
Ce faisant, il rejoint les positions de son prédécesseur à la tête de la même province épiscopale, le cardinal Christian Tumi, pourfendeur de la longévité du président à la tête du Cameroun. « Quand on est vieux, on peut être de bon conseil, mais on ne peut plus diriger un pays si jeune et si complexe », avait-il déclaré en mars 2016 à Jeune Afrique.
L’archevêque de la capitale, Jean Mbarga, y est lui aussi allé de sa petite pique contre le pouvoir. Il a choisi d’aller célébrer la messe de Pâques à la prison centrale de Yaoundé, où sont incarcérés des dizaines d’anciens ministres et directeurs généraux. Loin d’accabler ces dignitaires déchus, majoritairement catholiques, il les a invités « à croire que, par sa résurrection, le Christ viendra les libérer de leurs souffrances ».
Plus récemment, il a pris la défense de Dieudonné Nkodo, le vicaire d’une paroisse de la capitale, qui a passé deux jours de garde à vue, du 25 au 27 mars, dans les locaux du Groupement spécial d’opérations (GSO), l’unité d’élite de lutte contre le grand banditisme de la police camerounaise. Le prêtre est accusé d’avoir aidé l’ancien ministre Basile Atangana Kouna à quitter clandestinement le pays alors qu’il était sous le coup d’une enquête judiciaire.


Crise anglophone
La crise anglophone a aggravé la fracture. En avril 2017, trois évêques ont dû s’expliquer devant un tribunal de Bamenda dans le cadre d’une procédure surréaliste : des parents les accusaient de n’avoir « pas tout fait pour assurer la reprise des cours dans les établissements [catholiques] en grève » depuis le déclenchement des troubles.
Les ecclésiastiques ont été relaxés, mais l’affaire a divisé les deux communautés, tout en ternissant davantage l’image du pouvoir. Et ce d’autant que ce dernier refuse d’entendre les complaintes des évêques anglophones, vent debout pour obtenir du président l’ouverture d’un dialogue avec les sécessionnistes afin que s’arrêtent les violences en cours dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest.
Face à cet activisme qu’il goûte peu, Paul Biya se tient coi. Il ignore le cardinal Tumi, son inlassable détracteur, qu’il ne reçoit plus depuis des lustres, laissant les divergences se sédimenter. Un exemple parmi d’autres : le président ne veut pas entendre parler de fédéralisme ? Tumi se bat pour promouvoir cette idée : « Personnellement, je pense qu’il faudrait créer plusieurs États fédérés. C’est d’ailleurs le point de vue de plusieurs Camerounais. Nous pouvons bien modifier notre Constitution et ériger les dix régions que compte le pays en dix États fédérés. »
Face à l’adversité religieuse interne, Biya a préféré soigner ses relations avec le Vatican où, de Jean-Paul II à François, il a souvent été reçu avec la tendresse due à un fils de catéchiste éduqué au séminaire dont les milieux religieux apprécient les manières – en dépit de son refus d’entrer dans les ordres pour embrasser une carrière administrative et politique.


Force prostestante
Au Cameroun, la rupture est-elle consommée ? Pas sûr, relativise Manassé Aboya Endong, un politologue proche du pouvoir. « Il existe une alliance non écrite entre le pouvoir et l’église. Ils finissent toujours par se rabibocher. »
Reste que ladite alliance n’est pas un long fleuve tranquille. Pendant les périodes de crise avec les catholiques, le pouvoir se plaît à se rapprocher des protestants (26,3 % de la population). Ceux-ci constituent la deuxième force religieuse du pays et ne se font pas prier pour occuper les postes de pouvoir anciennement dévolus à leurs rivaux catholiques.
L’orchestration de cette rivalité a été flagrante lorsqu’il a fallu pourvoir des postes dans les commissions électorales, aussi bien au sein de l’Observatoire national des élections (Onel) que d’Elecam, la structure qui lui a succédé. Tantôt il promouvait un pasteur, tel le révérend Joseph Azombo Ebo’o, tantôt il nommait un prélat comme l’évêque de Bafoussam, Dieudonné Watio…


Une Église catholique affaiblie ?
Force religieuse naguère prépondérante, l’Église catholique est considérée comme un État dans l’État. Mais elle est aujourd’hui plombée par ses divisions. « Nous avons pu le constater lors de l’assassinat de l’évêque de Bafia, Mgr Jean-Marie Benoît Bala, le 2 juin 2017. Les prélats n’ont pas été capables de parler d’une même voix », regrette Vincent Sosthène Fouda, enseignant à l’université de Houston, aux États-Unis.
Dix mois après cette mort, une partie de l’épiscopat n’a toujours pas digéré que l’enquête ait conclu à un « suicide » alors que, selon lui, de nombreux indices portaient à croire qu’il s’agissait d’un assassinat maquillé. Ils ont porté plainte contre X pour homicide, bien que plusieurs de leurs confrères y aient été opposés.
Sur le champ politique, l’affaiblissement de cette institution obère sa capacité à infléchir les orientations du gouvernement. Consciente de ses limites, elle choisit ses combats. Pendant les homélies, les officiants invitent les fidèles à s’inscrire sur les listes électorales. Mais certains sujets, pourtant d’intérêt national, sont éludés.
L’Église ne s’est notamment pas prononcée sur le code électoral, dont l’opposition demande vainement la réforme. « Si on compare la posture de nos évêques à celle des prélats de RD Congo ou du Burundi, le compte n’y est pas, déplore le père Ludovic Lado, un jésuite enseignant visiteur à l’université de Georgetown, aux États-Unis. Contrairement aux Congolais et aux Burundais, qui se battent sans ambiguïté pour rappeler aux hommes politiques leurs devoirs de justice et d’équité, les nôtres ont choisi la diplomatie, jusqu’à présent d’une efficacité relative. »
L’implication dans le processus électoral lui garantissait une influence certaine. Pendant les années 1990, cette puissance a été portée au plus haut grâce à la commission Justice et Paix de la Cenc. L’organe avait alors assuré avec brio sa mission d’observation des scrutins.
Grâce à son maillage territorial, presque aussi important que celui de l’État, l’Église avait contribué à l’organisation d’un vote transparent lors de la présidentielle de 1992. Aujourd’hui, cette commission peine à intervenir dans le processus.
Et ce n’est pas le seul paradoxe de cette institution qui gagne des fidèles mais perd en influence. « Quand des membres du clergé s’acoquinent avec des pontes du régime, se mêlent de marchés publics, se vautrent dans le luxe de résidences privées, acceptent toutes sortes de cadeaux d’origine douteuse, ils sont d’autant moins enclins à interpeller ces dirigeants sur la gestion du bien commun », fustige Ludovic Lado.
D’ailleurs, l’Église a-t?elle des leçons à donner alors qu’elle est elle-même endettée et plombée par de graves erreurs de gestion, lesquelles ont notamment entraîné la démission, le 29 juillet 2013, de Mgr Simon-Victor Tonyé Bakot, l’ex-archevêque de Yaoundé ?
À cette date, l’archevêché de Yaoundé traînait un endettement de plus 4 milliards de F CFA (environ 6 millions d’euros), dont le remboursement était à la charge des chrétiens ! Humiliés et méprisés par le pouvoir temporel, les hommes de Dieu ont contribué par leurs mœurs à saper les fondements de leur autorité morale. Face au régime, les princes de l’Église peuvent-ils revenir à un christianisme de conviction ?


Au cours des dernières décennies, plusieurs religieux sont morts dans des circonstances non élucidées. On trouve notamment :
l’abbé Joseph Mbassi, tué à Yaoundé en 1988 ;
le père Antony Fontegh, assassiné à Kumbo en 1990 ;
Mgr Yves Plumey, étranglé à Ngaoundéré en 1991 ;
les sœurs Marie Germaine Husband et Marie Léone Bordy, violées et battues à mort à Djoum en 1992 ;
le père Engelbert Mveng, étranglé à Yaoundé en 1995 ;
Mgr Jean-Marie Benoît Bala, retrouvé sans vie dans le fleuve Sanaga en 2017.

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