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Cameroun: Les difficultés d'Eneo hypothèquent Nachtigal

Cameroun: Les difficultés d'Eneo hypothèquent Nachtigal

Le non renouvellement de la concession et l’insolvabilité de l’unique distributeur d’électricité compliquent la mobilisation des financements pour la construction du barrage hydroélectrique, appelé à accroître de 32% les capacités de production du pays.

Le choix de la centrale à gaz de Kribi, comme la première halte de la mission conjointe Union européenne (UE) - Banque européenne d’investissement (BEI) du 30 novembre au 03 décembre 2017, n’est pas un hasard. L’infrastructure symbolise en fait la crise qui règne en ce moment dans le secteur de l’électricité au Cameroun. Une visite in situ est de ce fait indiquée pour la BEI en phase de due diligence avant son engagement dans le projet Nachtigal. Un projet qui vise la construction d’un barrage, d’une centrale de production de 420 MW (soit 32% de la production actuelle) sur le fleuve Sanaga et d'une ligne de transport d'énergie électrique de 225 kV. Ce jeudi 30 novembre 2017, à l’arrivée de l’ambassadeur Hans-Perter Schadek, chef de délégation de l’UE au Cameroun et Andrea Pinna, chef de la représentation régionale de la BEI en Afrique centrale, la centrale à gaz

de Kribi est en sous production. «Comme vous avez pu vous en rendre compte par vous-même, sur les 13 machines, il y a sept qui sont en production (une production qui varie entre 110 et 115 Mégawatts (MW) en fonction de l’indice de méthane du gaz. C’est un peu plus de la moitié de la capacité qui est en service) et les six autres machines sont à l’arrêt pour des raisons de trésorerie», résume Hans Francis SimbNag, directeur général de la Kribi Power Development Company S.A (KPDC),entreprise qui exploite cette centrale d’une capacité totale de 216 MW. Après avoir reçu une semaine au paravant d’Eneo 12 milliards de francs CFA, la créance de KPDC auprès de l’unique distributeur d’électricité se chiffrait ce jour-là à 46 milliards. Elle devrait atteindre en fin décembre, selon les projections du producteur d’électricité contrôlé par le britannique Globeleq, 53 milliards de francs CFA.Une telle situation est intenable soutient Francis Simb Nag: «avec des arriérés aussi importants, nous ne pouvons pas continuer à faire tourner les machines alors que nous avons aussi des charges à payer, dont le gaz et les pièces de rechange». La situation est d’autant plus critique qu’en plus des charges de fonctionnement, KPDC doit tous les six mois honorer les échéances de remboursement de la dette contractée pour la construction de l’infrastructure. Une partie de l’argent versé par son débiteur a d’ailleurs été utilisé à cette fin.

Inquiétudes
L’insolvabilité de l’électricien, détenu à 51% par le fonds d’investissement britannique Actis, est telle que même les institutions financières internationales en sont touchées. «Eneo est entré dans une situation de défaut technique en octobre, parce qu’il n’a pas remboursé la tranche de paiement des bailleurs de fonds», révèle Andrea Pinna. Le banquier Italien ajoute : «Ce n’est pas une vraie situation de défaut, mais quand même cela pose des problèmes par rapport à des financements futurs. Il faut que cette situation reste isolée, limitée à Eneo et que le reste du secteur ne soit pas contaminé». Unique distributeur d’électricité au Cameroun, Eneo est le cœur du système. Pour éviter que tous les acteurs du secteur n’entrent en défaut de paiement vis-à-vis de leur financier, il faut adresser sa mauvaise santé financière. Elle est principalement due à une créance de plus de 100 milliards de francs CFA que l’entreprise réclame à l’Etat du Cameroun. Cette dette est constituée des restes à payer des factures de consommation des administrations publiques et du manque à gagner tarifaire dû à la politique de gel des prix de l’électricité voulu par le gouvernement. Il revient donc aux pouvoirs publics de briser le cercle vicieux. «En tout cas, si rien n’est fait, l’équilibre financier du secteur va s’effondrer», prévient un connaisseur du dossier. Andrea Pinna en est d’ailleurs conscient et en appelle aux autorités de Yaoundé: «on est concerné par le problème de restitution de la dette, par le problème de paiement des arriérés à Eneo et à KPDC. C’est une situation qui doit être affrontée par le gouvernement», plaide le chef de bureau Afrique centrale de la BEI, installé à Yaoundé depuis octobre 2016. Mais déjà le banquier prévient: «en 2012, on a financé autour de 29 millions d’euros la centrale à gaz de Kribi. On a financé autour de 30 millions d’euros le barrage de Lom Pangar. Et on est en train de considérer le financement de Nachtigal (qui est un projet emblématique pour le Cameroun) et on est très engagé à considérer la possibilité de refinancer Eneo. Mais pour ça, il faudra voir l’évolution de la situation». Au deuxième jour de la mission conjointe UE - BEI, une rencontre entre la Banque européenne d’investissement, la Société financière internationale (SFI) et Proparco (branche de l’Agence française de développement consacrée au secteur privé) s’est tenue à Douala. Rien n’a filtré de la rencontre, mais au regard du profil des acteurs, le projet hydroélectrique de Nachtigal a certainement été au centre des échanges. La SFI, filiale de la Banque mondiale dédiée au financement du secteur privé détient 30% de Nachtigal Hydro Power Company (NHPC), la société de projet [les autres actionnaires étant Energie de France (40%) et l’Etat camerounais (30%)]. Par ailleurs, la BEI, la SFI et Proparco sont avec la Banque africaine de développe ment (Bad) les principaux préteurs pressentis de ce projet. Ils doivent apporter plus de la moitié du financement du projet estimé à un peu plus d’un milliard d’euros, soit plus de 655 milliards de francs CFA. Pour l’heure, seul le financement de la Bad semble garanti. Le 29 novembre 2017, le conseil d’administration de l’institution financière africaine a en effet approuvé un prêt de 150 millions d’euros (près de 100 milliards de francs CFA) pour financer la construction du barrage hydroélectrique de Nachtigal. La date du 31 décembre 2017, initialement arrêtée pour achever la mobilisation des ressources financière, est bien partie pour ne pas être respectée. Ce qui devrait également différer la fin des travaux projetés pour 2022 et compliquer la satisfaction des besoins futurs du pays en électricité. Cette éventualité est d’autant certaine que les problèmes d’insolvabilité d’Eneo ne sont pas les seuls à résoudre pour mettre les financiers en confiance. Lors d’une réunion avec Basile Atangana Kouna, ministre camerounais de l’Eau et de l’Energie (Minee), le 27 septembre de cette année, les préteurs du projet avaient également posé comme préalable à leur engagement l’extension de la concession d’Eneo. A l’occasion, le Minee leur assurait que le président de la République du Cameroun avait donné son accord pour l’extension de dix ans de cette concession. Mais plus d’un mois après, rien n’avait été matérialisé, précipitant la venue au Cameroun, le 13 novembre dernier, de Charles J. Cormier, directeur sectoriel Energie pour l’Afrique centrale et de l’ouest de la Banque mondiale. «Les investisseurs demandent qu’il y ait une extension de la concession d’Eneo», avait redit Charles J. Cormier devant la presse au sortir d’une audience avec le Minee. Début juin, NHPC a conclu avec Eneo un contrat d’achat d’électricité avec la bénédiction des autorités camerounaises. C’est de cette société que viendra l’argent nécessaire au remboursement de la dette contractée pour la conduite du projet Nachtigal. D’où l’intérêt accordé à son état de santé par les autorités.

Aboudi Ottou

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