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Cameroun : un journaliste accuse l'entourage d'un ministre déchu de traitements cruels et dégradants

Cameroun : un journaliste accuse l'entourage d'un ministre déchu de traitements cruels et dégradants

Défendu par Reporter sans frontières et de nombreux médias camerounais, Caristan Isseri accuse la garde rapprochée de l'ancien ministre des Transports, Edgard Alain Mebe Ngo'o, de mauvais traitements.

Difficile pour Caristan Isseri, 26 ans, de revenir sur la journée du 3 mars dernier. Le reporter du quotidien Le Jour est encore marqué au fer blanc par cette « mésaventure qu’il n’oubliera jamais », survenue au lendemain du remaniement gouvernemental qui a fait perdre à Edgard Alain Mebe Ngo’o son portefeuille de ministre des Transports.
Suivant les consignes du rédacteur en chef adjoint de son journal pour lequel il travaille depuis 2015, il se rend au quartier Odza, en banlieue de Yaoundé, dans la matinée du samedi 3 mars. Les consignes pour son reportage sont simples : « rendre compte des personnes qui entrent et sortent de la maison, des ressentiments du voisinage, et raconter comment la nouvelle du remaniement a été accueillie dans le quartier ».
Une fois sur les lieux, le journaliste discute avec des habitants du quartier et réussit à obtenir des détails sur l’arrivée de

Mebe Ngo’o dans le quartier, en 2003, sur les membres de sa famille et leur attitude vis-à-vis de ses voisins. Jusqu’à ce qu’il rencontre un homme en treillis militaire, sortant tout droit de la maison de l’ex-ministre. Celui-ci lui fournit des détails sur le dispositif sécuritaire au domicile de l’ex-ministre depuis l’annonce du remaniement. Et l’introduira peu après dans la demeure de l’ancien ministre en lui disant : « mon chef veut te rencontrer ».


« Tu es un espion »
Une fois à l’intérieur, Caristan Isseri fait la rencontre d’un homme imposant. « Il était grand de taille, au teint foncé et assez corpulent », se souvient le journaliste. Ce nouveau personnage lui demande de se présenter et lui arrache son bloc-notes. Le reporter présente sa carte professionnelle et sa carte nationale d’identité mais son interlocuteur ne le croit pas lorsqu’il lui dit qu’il est journaliste.
« Tu es un espion », lui répond-il. Le ton monte, et l’homme lui arrache ses deux téléphones après l’avoir giflé, assure le journaliste. « Avec lui, il y avait d’autres personnes qui m’ont traîné à la guérite, à l’entrée de la maison. Après ils ont procédé à une fouille au corps, en me demandant de me déshabiller », affirme-t-il. « Ils me frappaient au niveau des genoux, de la tête, les uns après les autres. Ils étaient huit au total ; l’un d’entre eux me demandait à chaque fois de me gifler moi-même, et il disait que si je ne le faisais pas, il s’en chargerait et ce serait encore plus douloureux », ajoute le journaliste.


« Électrocutez-le ! »
Le jeune reporter se souvient d’une femme, petite de taille et ronde qui s’approche de lui et lui révèle qu’on va l’« éliminer ». « Je l’ai entendu dire aux hommes qui me tapaient dessus : électrocutez-le ! Et je me suis dit que j’allais mourir », raconte-t-il. « Je me suis mis à pleurer, en les suppliant de me laisser la vie sauve. Je leur ai dit que je ferais tout ce qu’ils me demandaient », poursuit-il. On lui aurait alors présenté une arme à feu, en lui intimant l’ordre de rédiger une lettre d’aveu, dans laquelle il raconterait qu’il s’était introduit dans le domicile du ministre « le samedi 3 mars 2018 à 18h pour espionner ». Mais aussi qu’il agissait sous les ordres du directeur de publication du quotidien Le Jour. Puis, face à la caméra d’un iPhone, ils lui demanderont de répéter le texte.
Par la suite ils décident de jeter le journaliste dans une niche pour chien. Recroquevillé dans la cage, il se fait asperger d’eau à l’aide d’un tuyau d’arrosage. À côté, deux autres niches abritent deux énormes chiens qui ne cessent d’aboyer. Il passera dans cette cage à trois reprises et se fera asperger d’eau à chaque fois. « Quand on me faisait sortir de la niche, je grelottais, et ils me demandaient si j’étais prêt à passer aux aveux », se souvient Caristan.
Les huit hommes l’auraient alors traîné hors de la barrière qui surplombe la maison de l’ancien ministre, suivis des nombreux visiteurs qui attendaient dans la cour. L’accompagnement jusqu’à la sortie se fait sur fond d’injures, de coups de pieds, de gifles. Et, à sa grande surprise, ses affaires lui sont finalement remises et ses bourreaux lui demandent de quitter les lieux en courant.
« Une fois à la maison je me suis mis à pleurer, j’ai appelé ma mère et elle m’a demandé de me rendre chez mon oncle car elle avait peur qu’ils m’aient suivi », explique Caristan.
Le lendemain matin, il raconte sa mésaventure aux rédacteurs en chef du Jour. Dans l’après-midi, Haman Mana, le directeur de publication du journal, publie un communiqué dans lequel il certifie que la rédaction du Jour compte se battre « afin que pareille barbarie n’arrive plus ». La direction du journal compte également porter l’affaire en justice en déposant une plainte contre l’ancien ministre et son entourage. Depuis, Haman Mana et ses journalistes ont débuté une campagne médiatique à travers les plateaux télévisés et les réseaux sociaux pour s’insurger contre Mebe Ngo’o et son entourage.
Dans la même veine, le 4 mars dernier, le Syndicat national des journalistes du Cameroun (Snjc) invitait « les journalistes camerounais de l’intérieur et de l’extérieur du pays à engager la responsabilité personnelle de Monsieur Mebe Ngo’o Alain et ses proches, qui brillent par une utilisation ostentatoire de la violence armée contre la presse. » De son côté, Reporters sans frontières (RSF) a dénoncé le 7 mars   « le traitement humiliant infligé au journaliste camerounais Caristan Isseri par le service d’ordre de l’ancien ministre des Transports à Yaoundé ».


Edgard Alain Mebe Ngo’o refuse de commenter l’affaire
Joint par Jeune Afrique au téléphone, Edgard Alain Mebe Ngo’o n’a pas souhaité répondre à nos questions sur cette affaire. Face au silence de l’ancien ministre depuis la parution du communiqué du journal Le Jour, des internautes s’interrogent sur les motifs de l’entourage de l’ex-ministre. Certains observateurs veulent en particulier savoir si Mebe Ngo’o était au courant de ce qui se passait à son domicile ce soir-là.
Caristan Isseri, lui, se rend depuis dimanche dernier à l’hôpital central de Yaoundé, où lui ont été prescrit des séances chez un psychiatre car « son mal est plus psychologique que physique », confie l’un de ses collègues. Des antidouleurs lui sont tout de même administrés pour sa lèvre ouverte et ses douleurs lombaires. « Depuis cet épisode chez Edgard Alain Mebe Ngo’o, Caristan se revoit très souvent en cage, sursaute au moindre bruit, et il a crié à l’aide dans son sommeil lors de la première nuit après le drame », raconte un proche du journaliste.


Tatiana Ekodo

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