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Cameroun - Crise anglophone : La duperie francophone en neuf péchés capitaux

Cameroun - Crise anglophone : La duperie francophone en neuf péchés capitaux

Le contexte
Le 1er janvier 1960, le Cameroun francophone sort de la colonisation et obtient son indépendance de la France.

Pendant ce temps, le Cameroun anglophone est encore sous colonisation britannique. La résolution 1352 de l’Onu autorise à l’Angleterre d’organiser d’abord un référendum pour rattacher ses colonies anglophones soit au Nigéria, soit au Cameroun. Le 11 février 1961, ledit référendum est organisé. Le Northern Cameroon se rattache au Nigéria. La victoire du « oui » au Southern Cameroon rattache cette partie au Cameroun francophone.
Ce sont donc deux États et deux systèmes de gouvernement qui sont appelés à cohabiter. L’Onu adopte alors une seconde résolution, la résolution 1608 du 21 avril 1961, pour mettre fin aux accords de tutelle britannique et donner mandat d’organiser une grande conférence pour discuter de la nouvelle forme de l’État.
La conférence de Foumban du 16 au 21 juillet 1961 répond à l’esprit de cette résolution. Elle fixe les règles du partage des pouvoirs. La constitution qui en naît consacre la naissance de

l’État fédéral et en scelle l’inviolabilité. Deux postes importants sont alors créés pour sauvegarder cette structure fédérale : celui de président et de vice-président de la république fédérale. Deux mois après la conférence de Foumban, le Cameroun anglophone obtient son indépendance le 1er octobre 1961 et se rattache le même jour au Cameroun francophone conformément à la résolution 1608 de l’Onu, au « oui » référendaire du 11 février 1961 et aux accords de Foumban.


La duperie francophone en neuf péchés capitaux
La conférence de Foumban : les débats à sens unique
La première duperie francophone commence à la conférence de Foumban. Et pour cause, l’Onu qui, par sa propre résolution 1608, avait prévu d’accompagner les Anglophones dans les négociations sur la nouvelle forme de l’État, est absente, tout comme l’Angleterre. La France, par contre, accompagne la délégation francophone conduite par Ahidjo. Le contexte des manipulations et de la duperie est planté. Ahidjo met sur la table une constitution ficelée par la France. Les Anglophones, qui ne s’y étaient pas préparés, ne font rien d’autre qu’y apporter des amendements dont une grande partie sera rejetée.


Le référendum illégal de 1972
En 1970, le pétrole de Limbé (Cameroun anglophone) est découvert. Dans le but d’en contrôler l’exploitation, la France pousse le président francophone, Ahidjo, à organiser le référendum (1972) pour mettre fin au système fédéral, prenant de cours les Anglophones. Cet autre référendum devint, pour trois raisons, illégal et trompeur : d’abord, il est organisé en violation de la constitution qui prévoit le caractère inviolable de la structure fédérale de l'État; ensuite, il met illégalement fin aux accords nés de la conférence de Foumban, lesquels consacraient l’autonomie de deux gouvernements distincts et le partage des pouvoirs au niveau fédéral entre le Cameroun francophone et le Cameroun anglophone (les postes de président et de vice-président par exemple); enfin, au lieu d'organiser le référendum uniquement dans le Cameroun anglophone pour mesurer objectivement le degré de réceptivité des populations locales à l’idée de vivre sous un régime unitaire et non fédéral, Ahidjo l’étend sur tout le territoire du Cameroun francophone qui représente 80% de la population, ouvrant ainsi les portes à un « oui » automatique. Pour les Anglophones, la proclamation du « oui » n’est alors rien de moins qu’un « coup d’État civil » marquant le début de l'annexion du Cameroun anglophone et sa dissolution dans le Cameroun francophone.


3. La suppression du poste de vice-président (1972)
Le premier vice-président de la république fédérale du Cameroun était John Ngu Foncha (1961-1970), le second, Salomon Tandeng Muna (1970-1972). La fonction de vice-président de la république fédérale mettait potentiellement les Anglophones en position de prendre le pouvoir après la présidence francophone. Avec la dissolution de l’État fédéral par le référendum de 1972, la nouvelle constitution supprime unilatéralement et définitivement cette fonction. De 1972 à 1975, le vide institutionnel s’installe et la fonction de deuxième personnalité de la république n’existe plus. Les Anglophones sont oubliés. C’est le troisième péché capital, la troisième duperie francophone.


4. Le poste de premier ministre dans la nouvelle constitution (1975-1982)
Dans la nouvelle constitution post-référendaire, le poste de premier ministre est créé en 1975 et est considéré comme celui du successeur constitutionnel du président de la République. Pour respecter une certaine tradition de l’alternance issue de la république fédérale, il aurait dû revenir à un Anglophone aussi longtemps que le président était Francophone. Mais c’est plutôt un autre Francophone, en la personne de Paul Biya, qui est nommé à ce poste. C’est la quatrième duperie francophone. Les deux anciens vice-présidents de l’ancienne république fédérale, John Ngu Foncha et Salomon Tandeng Muna, se voient respectivement attribuer les postes annexes de vice-président du parti au pouvoir, et de président de l’Assemblée nationale. Les Anglophones voient leur échapper la direction du pays qu’ils avaient rejoint par amour.


5. Paul Biya et la création unilatérale de la république du Cameroun (1982-1984)
Après sept ans à la primature, Paul Biya s’est suffisamment frotté aux tactiques politiques et politiciennes. Ahidjo lui cède le pouvoir pacifiquement. Sans plus daigner passer par un quelconque référendum, il modifie unilatéralement la constitution pour supprimer la mention « unie » et créer à son gré « la république du Cameroun ». Par cet acte éclair (1984), il commet le cinquième péché capital francophone, la cinquième duperie, deux ans seulement après son investiture, comme si le pouvoir lui avait été cédé à cette fin. Les Francophones falsifient de cette façon l’histoire des deux Camerouns et dissolvent totalement l’héritage anglo-saxon. Pendant six longues années, John Ngu Foncha invite le président de la République à créer un dialogue franc entre Francophones et Anglophones, mais se bute à un mur. Il démissionne alors du poste de vice-président du Rdpc et laisse Biya devant ses responsabilités. Dans sa lettre de démission, il écrit : « Pendant ma carrière politique qui a duré plus de quarante ans, j’ai dirigé le groupe qui a fait campagne pour les peuples de l’ancien Cameroun occidental pour voter l’unification, après quoi je suis passé de village en village au Cameroun de l’est, au risque de ma vie, pour calmer le terrorisme qui existait à l’époque…Après l’unification, beaucoup de Camerounais avaient confiance en moi et quand les premières élections présidentielles se sont produites, beaucoup de gens m’ont demandé de m’opposer au président Ahidjo. J’ai décidé d’aller à la vice-présidence pour éviter les conflits inutiles et les effusions de sang…(Aujourd’hui), en tant que vice-président national du parti, je trouve impossible d’utiliser ma position exaltée pour aider de quelque manière que ce soit à façonner ou influencer les politiques du parti et de la nation, et ce, parce que les multiples demandes de ma part pour l’audience avec le président du parti pour discuter des questions importantes ont été systématiquement déclinées. Plusieurs mémos de représentations que j’ai faits par écrit sur plusieurs questions nationales importantes ont été ignorés…Ma démission est effective dès aujourd’hui, le 9 juin 1990. »


6. La mal-gouvernance de Biya perçue comme forme de duperie (1982-1990)
Malgré les frustrations nées de la modification constitutionnelle de 1984, Biya ne ménage pas les Anglophones. Il n’encourage pas le développement de leurs régions, mais laisse plutôt le patrimoine culturel anglo-saxon et les infrastructures existantes tomber en décrépitude. Dans sa lettre de démission du Rdpc du 09 juin 1990, John Ngu Foncha détaille la mal-gouvernance des huit dernières années (1982-1990) en des termes émouvants. Il écrit : « Tous les projets de l’ancien Cameroun occidental que j’avais lancés ont été mal gérés et ruinés, par exemple la Banque Ouest Camerounaise, la Commission de Marketing du Cameroun occidental, l’AMA à Wum, le mouvement coopératif du Cameroun occidental. Alors que j’ai passé toute ma vie à me battre pour avoir un port en haute mer à Limbé (Victoria), ce projet a été abandonné. Toutes les routes du Cameroun occidental que mon gouvernement avait construites, améliorées ou maintenues ont été détériorées, rendant Kumba-Mamfé, Mamfé-Bamenda, Bamenda-Wum, Kumbo-Wum, Kumbo-Bamenda inaccessibles par la route. Ces projets ont été mis en suspens, même après que le pétrole ait produit assez d’argent pour les construire ou pour construire le port en mer profonde de Limbé. De plus, tous les projets de l’emploi, des nominations visant à promouvoir une représentation régionale adéquate au sein du gouvernement et de ses services ont été révisés ou modifiés au détriment de ceux qui défendaient la vérité et la justice. Les Camerounais anglophones que j’ai introduits dans l’union ont été ridiculisés et appelés « les Biafrians », « les ennemis de la maison ». Les droits et les dispositions constitutionnelles qui protègent cette minorité anglophone ont été supprimés, leurs voix se sont noyées, tandis que la règle des armes a remplacé le dialogue que les Anglophones aiment tant. Les médias nationaux ont été utilisés par le gouvernement, par l’intermédiaire de personnes qui n’ont jamais voté pour l’unification, pour la désinformation des citoyens à propos de Bamenda. Des mensonges délibérés ont été dits dans les médias pour tenter d’isoler les Camerounais anglophones qui ont voté pour l’unification et les soumettre à la haine, à la discrimination et au harcèlement par d’autres Camerounais. Les détournements des fonds publics sous toutes ses formes et l’exportation illégale de notre monnaie par la classe privilégiée sont allés sans réprimande, et ont été plutôt tolérés. La constitution que j’ai tenue et prêchée comme la loi suprême du pays a été, à bien des égards, ignorée ou manipulée. »
Sous Biya, l’État unitaire de la république du Cameroun a donc détruit tout ce qu’avait construit l’État fédéré du Cameroun occidental, et c’est ce qui explique la profondeur du mal anglophone autour de 1990. Dès cette année-là, les Anglophones récitent les mots de Foncha par cœur, mais pacifistes, ils tentent une nouvelle aventure du dialogue avec la création d’un parti politique, le SDF.


7. L’entrée en scène du SDF et le vol de la victoire de Fru Ndi (1990-1997)
De façon très intelligente, les Anglophones lancent le Social Democratic Front (SDF)
en 1990, et forcent Paul Biya à accepter le multipartisme. Le SDF attire d’immenses foules aussi bien dans les régions anglophones que francophones et, à l’élection présidentielle de 1992, le leader de ce parti, John Fru Ndi, bat Paul Biya et le Rdpc. Mais le vainqueur (Fru Ndi) se verra voler sa victoire par le vaincu (Biya) qui, avec le soutien de l’armée, le place en résidence surveillée pendant plusieurs mois. Cette autre duperie, ce septième péché capital francophone, est la goutte d’eau qui emplit le vase. La prochaine la fera couler.


8. La métaphore du morceau de sucre dans le bassin d’eau (2016-2018)
La métaphore du « morceau de sucre dans le bassin d’eau » est effectivement la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Le député anglophone du SDF, Joseph Wirba, la présente comme une autre duperie francophone en révélant qu’un ministre d’État (francophone) l’avait formulée à l’Assemblée nationale de la manière suivante : « Ce qui était arrivé au Cameroun, c’était comme mettre deux morceaux de sucre dans un bassin d’eau.» Bouleversé par cette métaphore, le député va vers les ministres francophones de la justice (Amadou Ali) et de l’enseignement supérieur (J. Fame Ndongo) pour leur en faire part, attirer leur attention sur les conséquences de la brutalité policière dont sont victimes quotidiennement les Anglophones et les met en garde contre une révolte imminente. Le premier lui répond : « Monsieur Wirba, c’est votre peuple qui avait choisi de se joindre à nous », tandis que le second lui rétorque: «Qu’est-ce que vous allez faire ! » Dans son discours de décembre 2016 à l’Assemblée nationale, l’honorable Joseph Wirba rappelle alors la huitième duperie francophone en ces termes: « Nous avons fait tous les efforts possibles. Nos ancêtres et nos grands-parents avaient eu confiance en vous. Ils avaient pensé que deux peuples, qui se considèrent eux-mêmes comme frères, avaient le devoir de signer une entente de braves pour vivre ensemble. Un ministre d’État a dit dans cet hémicycle que ce qui était arrivé au Cameroun, c’était comme mettre deux morceaux de sucre dans un bassin d’eau. Qui est le sucre et qui est le bassin d’eau? Si c’est ceci que vous nous montrez après 55 ans, alors ceux qui pensent qu’il faut diviser le Cameroun en deux ont raison. Le peuple du Cameroun occidental ne sera jamais votre esclave et ne sera jamais conquis par la guerre. Quand l’injustice devient loi, la résistance devient un devoir. Nous résisterons à votre oppression (https://www.youtube.com/watch?v=YnbUCXVpuio&t=46s).»


9. La violence policière et militaire comme duperie et comme neuvième péché capital (2016-2018)
De leur côté, les avocats anglophones, las de voir les juges francophones dire le droit français dans les tribunaux anglophones en français, marchent pour réclamer l’application du Common law. Les enseignants et les étudiants, dont les écoles sont de plus en plus dirigées par des Francophones qui y imposent l’usage du français, marchent pacifiquement pour réclamer le respect du système éducatif anglo-saxon. Mais tous se heurtent à la brutalité féroce de l’armée de Biya. La société civile anglophone s’organise alors autour du Consortium et manifeste avec l’arbre de paix. Des hordes de soldats arrêtent les leaders, les enferment et terrorisent les populations. La violence policière et militaire est la preuve du refus du « dialogue que les Anglophones aiment tant » (dixit John Ngu Foncha). Elle est perçue comme une duperie, une de plus, la neuvième, aux conséquences plus dramatiques : on assiste à la montée en puissance du parti indépendantiste SCNC (Southern Cameroun National Council, né en 1995) et de tous les mouvements radicaux qui se réclament du nouvel État fédéral anglophone de l’Ambazonie. La volonté d’indépendance devient plus forte que celle du dialogue, du retour au fédéralisme ou même celle de la simple application du Common law. Le 1er octobre 2017, les Anglophones marchent pour déclarer symboliquement leur indépendance. L’armée tire à bout portant. On dénombre plus d’une centaine de morts et plus de 500 arrestations. Les Anglophones prennent alors eux aussi les armes et la situation s’enlise définitivement.


Maurice NGUEPÉ
Le 11 juin 2018

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