Le pari n’était pas gagné d’avance, mais les dirigeants de l’Enam l’ont gagné en faisant venir hier le chef de l’Etat dans leur établissement. Que ce soit dans la vie d’un homme ou d’une institution, cinquante ans, c’est un âge honorable qu’on doit fêter. L’Ecole nationale d'administration et de magistrature (ENAM), institution chargée de former les cadres de notre administration publique, n’a pas dérogé à la
règle. Elle a tenu à marquer d’une pierre blanche ce moment de son existence. Et hier, pour lancer les manifestations devant marquer son cinquantenaire, les dirigeants de cette école ont pensé qu’un seul homme dans notre pays était digne de le faire: le chef de l’Etat en personne. Et ils l’ont prié d’accepter leur invitation. Le pari était risqué. Il a été gagné.
Le président Paul Biya s’est donc rendu hier à l’Enam où il a rehaussé de sa présence l’éclat de cette manifestation. Précis comme toujours, il est arrivé au campus de l’Enan à 11 h comme le prévoyait le programme, sous les ovations d’une foule enthousiaste en place depuis 8 h ; une foule au sein de laquelle on a dénombré quelques groupes de danses animés par les militants du RDPC.
A l’entrée du campus, c’est une fillette tenant un bouquet de fleurs qui souhaite la bienvenue en français et en anglais au président Paul Biya. Puis suivent l’exécution de l’hymne national et la revue des troupes ; des troupes placées sous le commandement du colonel Laurent Mbakop Tchoubaye, chef d’Etat-major de la première région militaire. Conduit à l’amphithéâtre où avaient déjà pris place plusieurs hauts responsables du pays, le président Biya va alors prendre place à la table d’honneur entre le ministre de la Fonction publique, Emmanuel Bonde et celui des Finances, Essimi Menye, les deux tutelles administrative et financière de l’Enam, non sans avoir au préalable répondu aux ovations de la salle.
En s’adressant à cet auditoire-select, le chef de l’Etat a fait remarquer que le cinquantenaire de l’Enam était une excellente occasion pour apprécier ce qui a déjà été fait et aussi de voir ce qui reste à faire. Il a alors invité les dirigeants et étudiants de l’Enam à s’adapter en permanence, à continuer à cultiver les valeurs de la République.
Auparavant, le directeur général de l’Enam et le ministre de Fonction publique et de la Réforme administrative avaient admirablement retracé le grandes étapes de cette institution depuis sa création en 1959 jusqu’à ce jour, des grandes étapes que le grand public a eu à redécouvrir lors de l’exposition-photos qui a suivi avant la visite des stands et la découverte de la plaque commémorative des cinquante ans de l’école. Le cortège présidentiel s’est alors ébranlé vers le palais de l’Unité après la photo de famille suivie tout de suite d’un vin d’honneur.
NDZINGA AMOUGOU, CT
Qu’as-tu fait de tes 50 ans ?
Heureux qui comme l’ENAM a reçu le chef de l’Etat lors de son cinquantenaire, dira-t-on désormais, en évoquant ce 1er décembre. Combien d’autres institutions ont désiré ce moment et ne l’ont pas vu ! Dans son style si particulier, et dans l’esprit des lois de la République, qui n’en font pas un chef de gouvernement, Paul Biya n’impose pas sa présence tutélaire à chaque respiration de la vie nationale, comme un démiurge omniscient et omniprésent. Il la gère avec parcimonie et discrétion, se déplaçant seulement lorsque nécessaire, de manière programmée ou impromptue, mais s’informant de tout, participant à tout. D’être si rare et si mesurée, sa présence n’en est en réalité que plus désirée, plus signifiante et plus lourde de symbole. Son déplacement hier pour la célébration du demi siècle de l’Ecole nationale d’Administration et de Magistrature est la preuve que pour celui qui a voué près de 50 années de sa vie au service public, le nœud gordien de la lutte contre le sous-développement reste bien la qualité des hommes qui tiennent en main l’administration du pays, et par ricochet, la qualité de leur formation.
Malheureuse sera l’ENAM, si enviée et admirée aujourd’hui, elle ne sait pas tirer parti demain d’une visite si hautement symbolique et multisémantique. Car par-delà la satisfaction et la fierté légitimes des énamiens et de leurs dirigeants, honorés publiquement par le président de la République, ce cinquantenaire ne portera tous ses fruits pour le Cameroun que si par l’exercice cathartique de l’auto analyse, il est aussi vécu de l’intérieur comme une remise à plat et un nouveau départ.
De fait, il est permis de lire également la présence de Paul Biya hier à l’ENAM comme une anxieuse interrogation face au parterre de ceux qui ont géré les affaires publiques depuis 50 ans. «ENAM, qu’as-tu fait de tes 50 ans ? Et qu’as-tu fait du Cameroun ?». La vraisemblance de cette interpellation est étayée par le discours même du chef de l’Etat, qui n’a eu de cesse d’évoquer les nécessaires recadrages et réformes auxquels l’Ecole doit s’astreindre pour ne pas être en déphasage avec son temps, prévoir les évolutions, déceler les mutations, et surtout, a-t-il martelé, demeurer fidèle aux valeurs de la République, résumées dans le triptyque «Paix, travail, patrie».
Pourquoi l’administration camerounaise est-elle si peu visionnaire, si procédurière, si peu performante et si inapte au changement en profondeur ? La place des femmes, l’éthique, la culture du résultat, le sens de l’intérêt général, n’y ont pas encore essaimé vraiment, au bout de 50 ans. A qui la faute ? A nous tous, tant il est vrai que toute institution est à l’image de la société qui l’engendre. Mais les énamiens ne devraient pas s’offusquer que les regards des Camerounais se tournent davantage vers eux, eux qui sont fiers d’avoir occupé et d’occuper la plupart des postes dans la haute administration et le secteur parapublic. Ils doivent au contraire capter toutes les attentes et toutes les critiques, questionner toutes les carences et toutes les déviances, rester à l’écoute du Cameroun et du monde, pour tenter d’apporter les réponses les plus pertinentes. En gardant à l’esprit que ce qui est en jeu ici, ce n’est pas la fierté d’un corps d’élite, mais bel et bien la survie collective, car aucun développement n’est envisageable sans une administration de qualité, ouverte, et prompte à toutes les mutations. Comme l’écrivait Arthur Koestler, écrivain britannique, le siècle dernier : «Ce qu’il faut à la révolution, ce ne sont pas des héros, mais des fonctionnaires d’acier».
Alors que les carillons de la fête résonnent encore, il est donc heureux pour les énamiens qu’au milieu de la béatitude générale, des sons plus dérangeants se fassent aussi entendre : ceux qui appellent l’ENAM, ce centre d’excellence, à plus de performance, dans l’espoir que ses produits soient enfin des hommes et des femmes d’une plus grande audace, ces fonctionnaires d’acier qui conduiront le Cameroun vers les rives du développement social et économique.
Marie-Claire NNANA, CT
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